Le roman est un chantier


Didier Daeninckx

Didier Daeninckx

Meurtres pour mémoire

Cet entretien a été préparé d’après la lecture de Daeninckx par Daeninckx qui est une mine d’or sur l’auteur.

Vous avez un grand père communiste – ancien maire de Stains qui sera mis sur la touche pour avoir déclaré publiquement son opposition au pacte germano-soviétique – et un autre anarchiste. Entre « tous ensemble contre le capital » et « ni dieu ni maître », il y a des convergences mais aussi des oppositions. Comment les vit-on jeune et plus vieux ?

L’histoire familiale, d’un côté comme de l’autre, me vouait à la marginalité.

Le versant paternel et anarchiste m’a fait découvrir la solidarité au quotidien. J’ai vécu dans un pavillon du quartier du Globe, à Stains, dans une maison construite par le grand-père sur un terrain acheté au père de Paul Éluard, Une maison ouverte à tous, aux enfants du quartier comme aux animaux sans dieu ni maître. Arbres fruitiers, atelier de menuiserie, fleurs sauvages et chiottes dans la cahutte au fond du jardin. Et Jojo, un môme différend depuis la naissance que nous promenions ma soeur et moi, en le tenant par la main, le long de la barrière en bois. Sur la table traînaient Détective, Akim, Météor, Paris Turf et parfois le Libertaire.

Le versant maternel et communiste m’a appris la solidarité planétaire, la vie accordée aux battements du monde. Espagne, Algérie, Vietnam… J’ai su très tard ce qui motivait les absences répétées de ma mère, quand on nous confiait aux voisins pour une semaine ou plus. Elle portait des valises dans l’Espagne qui étouffait sous la férule de Franco, faisait passer la frontière à des dirigeants recherchés par la police du dictateur. Quinze jours durant, au mitant des années 60,j’ai laissé ma chambre à des délégués Vietcong qui venaient négocier en secret à Paris avec des émissaires du gouvernement américain. Je pose avec eux dans la cité Robespierre.

Pour le reste, j’ai toujours été considéré comme un coco par les anars et comme un nanar pour les cocos, alors que je suis un anarco.

Vous êtes un écrivain reconnu. Après voir été imprimeur, vous avez été un temps journaliste localier. Vous êtes aussi un peu bibliothécaire, archiviste, documentaliste, historien. Il y a des passerelles entre tous ces métiers mais aussi des barrières. Comment vous faites fi de ces dernières ?

Le roman est un chantier, et plus on a de choses qui traînent, même si au premier abord elles paraissent inutiles, mieux c’est. Je me sers de toutes mes expériences, celle du travail manuel, de l’esprit d’équipe qui règnait dans les ateliers, de mon passage dans les rédactions de petits journaux. Je me souviens que je cherchais à rendre intéressant pour le lecteur le moindre article sur la réfection des trottoirs : si on lui raconte que le bitume qu’on va couler devant la porte de sa maison provient de tel ou tel coin du Moyen-Orient ou de Perse, cela modifie sa vie. En sortant de chez lui, c’est un peu de voyage, un peu d’ailleurs, qui se colle à sa semelle. La fréquentation des historiens m’a permis de ne pas me perdre dans les labyrinthes des archives. Le fait d’avoir animé un ciné-club itinérant pendant deux ans laisse des traces sur mes personnages. Pour moi, le roman consiste en la création d’un univers à partir de mille éléments hétéroclites ; c’est le point d’équilibre que je trouve en assemblant ce qui aurait dû rester étranger à tout jamais.

Vous avez entièrement réécrit Mort au premier tour, votre premier roman.

Oui. J’avais été dégoûté de ce premier roman au moment même où j’avais eu l’objet entre les mains. Je mettais en scène un délégué syndical. Et sur la quatrième de couverture il était écrit que ce délégué “manipulait” les ouvriers. C’était l’exact contraire de ce qu’exprimait mon livre. Heureusement, ce livre n’a eu aucun écho. Juste une critique de Michel Lebrun qui s’étonnait des thèmes subversifs à l’oeuvre dans le texte, ce qui ne correspondait pas selon lui à la ligne éditoriale de l’éditeur. Il terminait en écrivant que le livre était surprenant mais que son auteur n’aurait jamais de succès en raison d’un nom impossible à prononcer.

En Islande, il y a dix auteurs de romans policiers pour 300 000 habitants. En France, une centaine pour 60 millions. Pourquoi cette différence ? A cause du français ?

L’Islande recèle également la plus grande proportion au monde de banquiers véreux, d’affameurs du peuple, de pilleurs de coffres, de dilapideurs de comptes sociaux. Les Islandais se vengent comme ils peuvent : le roman policier est le dernier avertissement avant le passage à l’acte.

Choix des sujets. Vous avez écrit sur Aubervilliers, la Seine Saint-Denis, le 17 octobre 1961, les Kanak, les Roms, contre le négationnisme… et tous vos écrits fourmillent de détails historiques. Avez-vous la tête dans les archives en permanence ?

Non, je fréquente assez peu les archives. Je l’ai fait très minutieusement pour l’écriture de Missak, roman sur le groupe Manouchian dont témoigne l’Affiche Rouge, la chanson de Léo Ferré sur un poème de Louis Aragon. J’ai eu accès aux archives policières, aux procès verbaux des interrogatoires sous torture, aux dossiers d’épuration des policiers des Brigades Spéciales. J’ai compulsé les archives du PCF réunies à Bobigny. J’ai découvert des archives inédites, dont l’avant-dernière lettre de Missak Manouchian qui m’a mis sur la piste d’un aventurier politique incroyable, Arpen Dav’tian… Pour mon dernier roman, Galadio, j’accumulais depuis dix ans des notes au sujet des Métis nés en Allemagne après la guerre de 14-18, suite aux rencontres amoureuses entre des soldats des troupes coloniales françaises qui occupaient la Rhur et de jeunes Allemandes. Un jour, j’ai trouvé le personnage qui pouvait porter avec légèreté tout ce passé, et je l’ai baptisé “Galadio”.

Décor. Si j’ai bien compris, vous effectuez un repérage comme pour un tournage avant l’écriture d’un récit qui se passe dans un lieu que vous ne connaissez pas. Pourquoi ? Les libraires de Hazebrouck boycottent-ils toujours Le géant inachevé ?

Si j’ai situé un épisode des enquêtes de l’inspecteur Cadin à Hazebrouck, je n’en suis pas le premier responsable. Quand je terminais “Mort au premier tour”, en 1977, le ministre de la Justice de l’époque, un certain Alain Peyrefitte, avait décidé de muter autoritairement un juge marseillais, Ceccaldi, qui mettait son nez dans les ententes tarifaires des grosses compagnies pétrolières. Et, Limoges étant déjà prise, il avait envoyé le mutin à Hazebrouck. J’avais donc décidé, à la fin de mon roman, d’Hazebroucker également mon inspecteur. Renouant avec mon personnage, en 1984, je m’étais aperçu qu’il était consigné dans cette charmante bourgade du Nord, et je m’y suis alors installé pendant quelques semaines pour écrire Le Géant inachevé. Le livre n’a pas eu l’heur de plaire et a été mis de côté pendant quelques années. Jusqu’à ce qu’une nouvelle librairie Le Marais du Livre, m’invite à venir en parler. Maintenant, on me fait venir dans les lycées du secteur et on est plutôt contents qu’un roman se soit intéressé à Hazebrouck.

« Il n’y a jamais eu de camps de Rom à Valognes » me déclarait une amie. Aussi, j’ai relu /La route du Rom. Qu’est-ce qui est vrai dans votre roman ? Si le Merdelet est bien le ruisseau qui traverse Valognes, Corneville, la ville dans laquelle vous avez placé l’intrigue n’existe pas. Comment travaillez-vous ?

Il y a bien eu un camp de concentration de population au coeur de Valognes : il se trouvait dans les locaux de L’institution Sainte-Marie réquisitionnés par l’armée allemande dès 1940. Un document, l’Atlas de la Shoah, mentionne la présence de familles gitanes dans ce camp et parle même de “stérilisation” de femmes, dernier point que je n’ai pu vérifier.

Le camp a servi à emprisonner des personnes pour des motifs divers : gitans, communistes, descendants de mariages mixtes (Allemands-Juifs) provenant de Prusse orientale, soldats indignes de la Wermacht…

La vie quotidienne de ce camp est décrite par un de ces “soldats indignes” (parce que d’ascendance juive), nommé G.K. Roessler. Il est disponible en un seul exemplaire à la bibliothèque de Valognes et n’est consultable que “sur place”. La référence en est 9440816ROE, sous le titre “Tu oublieras ta misère”. Je me suis appuyé sur ces documents pour construire la géographie imaginaire de “Corneville” et décrire le fonctionnement du camp de centre-ville dont il est de bon ton, à Valognes, de nier jusqu’à l’existence.

A contrario, de nombreuses personnes, à Valognes et aux alentours, considèrent qu’il faudrait débaptiser le lycée de la ville qui porte le nom de Cornat, l’ancien maire qui inaugura une place Pétain, et qui fut sollicité administrativement au temps où fonctionnait le camp de Valognes. Avant sa disparition, Lucie Aubrac s’était associée à ce combat.

Il y a eu récemment une polémique entre Yannik Hannel et Claude Lanzmann à propos de la publication du roman Jan Karski. Est-ce que ce débat vous a intéressé ? Quelle est la frontière de la fiction, de la réécriture ?

Je pense que Yannick Hannel a été imprudent en ne choisissant pas nettement entre le roman et l’essai historique. La partie fictive où il met en scène Roosevelt, où il lui prête des propos contamine le discours de Jan Karski, le tire vers la thèse du romancier. Mais je l’ai lu comme une réflexion sur les limites du roman, comme une tentative de pousser le réel dans ses retranchements. Claude Lanzmann a minoré, ou n’a pas voulu prendre en compte cette dimension, et a préféré contester le travail de Yannik Hannel sur la seule base historique. C’était assez tranquille comme angle critique, mais cela a eu pour conséquence de nourrir un débat nauséeux, d’où il ressortait que Lanzmann agissait comme propriétaire d’un thème, celui de la Shoah. On pouvait éviter de clapoter dans ce marécage.

Vous avez publié en 1998 au Cherche midi un recueil de texte intitulé /La mémoire longue/ qui reprend 20 ans d’enquêtes. Dans ce livre, vous revenez sur votre combat pour que les éditions Baleine ne publient pas un Poulpe signé par le négationniste Gille Dauvé. Vous vous êtes fait beaucoup d’inimitiés en enquêtant sur La vieille taupe et les dérives rouges-brunes. On vous a accusé de pratiquer l’amalgame. Récemment, les éditions Baleine ont publié un très mauvais roman ouvertement raciste de François Brigneau ex milicien et éditorialiste à Minute. Vous avez lancé une pétition avec plusieurs dizaines d’auteurs de cette maison d’édition demandant le retrait de vos oeuvres de ce catalogue. On vous a accusé d’être opportuniste. Perso, je vous trouve juste cohérent. Comment vivez-vous tout cela ?

Les éditions Baleine ont fait leur succès grâce à leurs premières publications : les enquêtes libertaires du Poulpe, un personnage dont l’idée fixe était le combat contre la dissémination des idées d’extrême-droite et particulièrement celles du Front National. Dès le départ, des amis bien intentionnés ont tenté de farcir le Poulpe avec le livre d’un type qui avait laissé des traces brunes derrière lui en théorisant le négationnisme d’ultra-gauche aux côtés de Robert Faurisson. Le premier éditeur de Baleine, Antoine de Kerversau, a pris la décision d’écarter ce “pseudo” Poulpe et cet épisode a permis à nombre de gens, dès 1996, d’être averti de la possibilité de diffusion d’idées de ce genre dans des endroits qu’on pouvait croire à l’abri. La dérive de Roger Garaudy, celle de Dieudonné, celle d’un Alain Soral, la déshérence complotiste du réseau Voltaire, ont ensuite illustré, jusqu’à la nausée, cette effondrement de la pensée.

Aujourd’hui, les éditions Baleine sont tombées entre les mains d’un éditeur improbable qui a récupéré les contrats des auteurs en négociant son licenciement des éditions du Seuil. C’est la première fois, à ma connaissance, que des écrivains sont monnaie d’échange et transformés en “indemnités de licenciement”. L’une des premières décisions de cet éditeur a été de publier un livre effondrant de bêtise et puant de racisme d’un des fondateurs du Front National, François Brigneau. Un livre écrit en prison, à Fresnes, en 1948, par cette personne qui était incarcérée pour faits de collaboration, ayant revêtu l’uniforme de la Milice nazie le 6 juin 1944, jour du Débarquement ! Et cela dans la maison du Poulpe… Une maison créée pour combattre, précisément, ces idées. C’est comme si, toutes proportions gardées, les éditions de Minuit étaient rachetées par un éditeur borgne, qui en solidarité avec les affligés de l’oeil, publiait les Mémoires algériennes de Jean-Marie Le Pen !

Quelques bonnes âmes du polar ont prétendu que je m’étais attaqué à un petit éditeur alors que je publie chez Gallimard qui a Céline et ADG à son catalogue. Comme si Gallimard s’était construit sur un combat militant, comme le Poulpe !

Je vis tout cela en grande tranquillité. J’écris, mais je ne fais pas partie du “monde littéraire”, des coteries, des fausses écoles. Je ne fais pas carrière : je profite de l’opportunité qui m’a été offerte de publier, il y a maintenant plus de vingt-cinq ans. J’ai deux ou trois romans en tête, l’envie de voir quelques pays.

Choix des sujets 2. Dans le roman L’affranchie du périphérique vous racontez les habitants d’une maison au bord du canal. Dans La rue des degrés, dans la nouvelle qui porte le nom du recueil, vous nous entraînez dans une intrigue qui porte sur un trafic de vidéos pour mieux nous décrire les transformations du quartier de Montorgueil. Une banlieue sans arbres, le confort pour la classe ouvrière mais avec un urbanisme qui ne prend pas en compte l’humain, les pauvres chassés du centre… on sent beaucoup de colère dans vos écrits à ce propos. Le monde que vous avez décrit est-il en train de disparaître ?

Non, je ne pense pas que le monde que je décris est un monde en train de disparaître. Je pense plutôt qu’il devient invisible. La littérature est là pour décentrer le regard et faire apparaître, sauver ce qui est voué à la dissimulation.

Vous avez travaillé avec Willy Ronis. Comment ce photographe a-t-il changé votre regard ?

Il ne se passe pas un jour sans que je pense à lui, à son sourire, à la tonalité amicale de sa voix. C’est une des rencontres les plus importantes de ma vie. Il avait, autour de lui, créé un espace chaleureux où la médiocrité n’avait pas droit de cité.

Comment choisissez-vous vos éditeurs ?

Gallimard, c’est le camp de base, avec le soutien qui ne s’est jamais démenti de la collection Folio qui reprend l’essentiel de mes livres et me permet de proposer, en poche, une bonne trentaine de titres disponibles.

Verdier bien sûr, parce que c’est la famille, parce que c’est un lieu de débat, un lieu solidaire, un lieu de prise de risques.

Rue du Monde ensuite, pour la passion qui anime l’équipe rassemblée par Alain Serres.

Le Cherche-Midi pour le bonheur de converser avec Pierre Drachline et Jean-Paul Liègeois.

Baleine parce qu’il est impossible de dire “non” à Jean-Bernard Pouy, et que le Poulpe m’a offert l’occasion de parodier Woodie Guthrie, lui qui rêvait que sa guitare était “une machine à tuer les fascistes”. Baleine donc, jusqu’à ce qu’un éditeur use de son droit de propriétaire pour nier l’histoire de la maison dont il a la responsabilité.