Que si les choses restent perpétuellement à l'état de brouillon cela n'a, aux yeux de Robert Frank qu'une maigre importance

Le mémoire de Philippe De Jonckheere est désormais disponible chez publie.net pour sa version électronique, et dans sa version papier chez publie papier. Entretien avec l’auteur.

Lors de la visite d’une exposition à Arles en 1989, votre mère se reconnaît sur une photo de Robert Frank, prise lorsqu’elle était enfant à Paris. Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?

La chose paraît incroyable. Je me souviens que pour ma part j’avais à peine regardé cette image des débuts de Robert Frank à Paris en 1951, en grande partie parce que j’étais au contraire attiré très fortement par la partie de l’exposition qui contenait des collages de Polaroids. Puis remarquant l’absence de mes parents depuis quelques temps dans cette partie plus intéressante de l’exposition j’ai rebroussé chemin et j’ai trouvé ma mère tout à fait interdite devant cette image, rejointe par mon père au même moment que par moi. Et je crois que je cherchais à attirer son attention sur le fait que ce n’était pas la meilleure photo de l’exposition, c’est là qu’elle m’a répondu, mais c’est moi fillette sur cette photo. Mon père a réagi comme toujours en scientifique, et consulté le cartel pour constater que oui cela correspondait bien en hiver 1951 ma mère avait bien 10 ans, ce qui semble être l’âge de cette petite fille, tandis que moi je scrutais les traits de cette petite fille dont j’avais du voir une ou deux photographies à tout casser, c’est-à-dire une ou deux photographies pour toute une enfance, la chose paraît inconcevable. Et force était de constater que cette petite fille ressemblait d’une part aux deux ou trois autres photographies que j’avais déjà vues d’elle. Sans compter que ma mère ressemble effectivement à cette petite fille. Mais c’est surtout elle qui nous a mis d’accord mon père et moi parce qu’elle se souvenait des habits qu’elle porte sur la photographie de Robert Frank.

En fait j’étais à ce point incrédule que je ne garde aucun souvenir de toutes les expositions d’Arles cette année, absolument aucun.

Deux mois plus tard je rencontrais Robert Heinecken dont je serai l’assistant et le tireur pendant un an. Lorsque Joyce Neimanas, la femme de Robert n’était pas à la maison pour faire de cette soupe merveilleuse, c’est souvent que Robert m’emmenait déjeuner dans un bar plus ou moins en face de chez lui et dans lequel il avait visiblement ses habitudes. Je me souviens d’une discussion qui portait sur mes parents, Robert était une personne très chaleureuse et prévenante en dépit des apparences taciturnes et préoccupées et il me posait des questions sur mon enfance, sur la France, à propos de mes parents, et c’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai appris qu’il avait été pilote de chasse dans la Marine américaine, parce qu’il avait rebondi sur le fait que mon père travaillait dans l’aéronautique et qu’il avait été pilote pendant la guerre d’Algérie. Et quand Robert me questionna à propos de ma mère je lui ai raconté cette histoire de Robert Frank la prenant en photo dans les rues de Paris enfant, en 1951. Robert avait trouvé cette histoire fascinante et m’avait assuré qu’il appellerait Robert Frank pour la lui raconter, ces deux-là étaient des amis très proches. Robert et Joyce appelaient Robert Frank le vieux maetro.

La semaine suivante quand j’ai demandé des nouvelles de cette histoire à Robert Heinecken, il m’a dit que oui il avait bien expliqué à Robert Frank qu’il avait un assistant français dont Robert Frank avait pris la mère en photo à Paris en 1951, et alors et alors je demandais, Robert Heinecken m’avait répondu que Robert Frank avait juste haussé les épaules, et devant ma déception, Joyce m’avait assuré que c’était à peu la seule réponse que Robert Frank faisait à tout le monde, à propos de tout. J’étais déçu quand même.

Vous distinguez trois périodes créatives chez Robert Frank : celle du photographe qui culmine avec la publication du livre « Les Américains », celle du cinéaste qui a contribué au mouvement beat, et la dernière, plus méconnue, consacrée au Polaroid et aux collages. Peut-on dégager une constante dans la carrière de Robert Frank ?

Oui, en fait il y a plusieurs constantes au delà de ces trois catégories, c’est ce que je tente de mettre en lumière dans le livre. Que Robert Frank photographie les Américains, qu’il filme « Pull my daisy », à mon sens sa seule vraie réussite cinématographique, ou ses autres films ou encore fabrique ses collages à partir de négatifs de polaroid, ce sont presque toujours les mêmes préoccupations. Il tente des choses en se moquant le plus souvent de savoir si elles ont réussi ou pas, on a la sentiment que l’expérimentation est plus importante que l’expérience. Que si les choses restent perpétuellement à l’état de brouillon cela n’a, aux yeux de Robert Frank qu’une maigre importance, que le voyage au travers des Etats-Unis était plus important comme expérience de vie beat que les photos qu’il en a faites. En cela le lien d’avec l’écriture de Kerouac va bien au delà de leur amitié ou encore du fait qu’ils ont tous les deux traversé la totalité des Etats-Unis plusieurs fois, tous les deux se jettent dans la vie avec une gourmandise confiante, et n’ont a priori pas d’idée préconçue de ce qu’ils en feront plus tard. Par ailleurs Robert Frank est très conscient que ce qu’il photographie autant que sa façon de photographier le pointent de cette façon que Barthes décrit à propos des punctums, en révéler quelques uns dans des photographies c’est se révéler.

Vous placez votre cheminement vers Robert Frank à la fin de votre mémoire. Finalement, vous suivez la démarche du maître jusqu’au bout ?

Non, je ne crois pas. Robert Frank était un artiste dont le travail m’impressionnait beaucoup lorsque j’étais étudiant aux Arts Décos, et dans les pas duquel je me suis vivement engouffré plus d’une fois, et cela a été salutaire de m’en défaire. A l’époque de la rédaction de mon mémoire de fin d’études aux Arts Décos, j’ai souhaité profiter d’un séjour de deux semaines à New York pour tenter de rencontrer le vieux maestro et j’avais une liste longue comme ça de questions à lui poser parce que j’étais en pleine rédaction du mémoire, tout du moins de sa formalisation finale. Et lui n’était pas à New York pendant les quinze jours en question. Sur le coup j’étais très déçu, avec le recul je me demande si ce n’était pas mieux comme ça. Parce que s’il avait accepté de me recevoir et de s’entretenir avec moi, et j’ai des témoignages qui me disent qu’il est très accessible, je pense que je lui aurai infligé un entretien affligeant tant les questions que je lui aurais posées auraient été précises sur des points aigus de sa biographie, par souci du détail, de vérifier ce que je décortique dans le mémoire, et puis je lui aurais montré mes propres photos qui à l’époque étaient beaucoup des collages de plusieurs photos qui n’étaient pas sans un certain suivisme de son propre travail, et pour l’achever je lui aurais dit qu’il avait pris ma mère en photo à Paris en 1951 quand elle avait dix ans. Bref cela aurait été terrible. Le fait que j’ai échoué dans cette tentative de le rencontrer en chair et en os est, à mon avis, nettement plus fidèle à l’homme en question, quelque chose qui ne réussit pas exactement mais que l’on parvient à bricoler pour en faire quelque chose d’autre.

Existe-t-il des Robert Frank à l’heure du net ? Et si oui que font-ils ?

Alors ça je ne sais vraiment pas. J’ai depuis une dizaine d’années la nostalgie, j’espère pas trop passéiste, des débuts d’Internet quand tous les codes de son écriture restaient à inventer, et que chacun trouvait des solutions chaque fois plus personnelles, richesse qui, à mon sens, a été entièrement pillée avec l’arrivée par les formes de blogs, et pire encore l’arrivée des réseaux sociaux. Il me semble qu’alors il y avait un vrai courage, des personnes qui poussaient vaillamment du col pour oser à la fois une certaine invention de l’écriture et de la mise en scène à la fois de cette écriture et des images qui les accompagnaient, une écriture de soi, oui, c’est ça courageuse, vaillante et surtout très inventive. En 2002-2005, j’ai vu des personnes auxquelles on doit à mon sens certaines inventions de mise en page, de narration et de navigation, se plier, mais pourquoi?, au diktat d’une forme inférieure, celle du blog, et de son empilement vertical. Je me souviens par exemple, en 2001, de la découverte subjuguée du site de Gisèle Didi et d’une multitude de photographes diaristes, comme C. de Trogoff, Louise Merzeau, bien d ‘autres encore, pas tous photographes, mais tous un peu graphistes, qui donnaient à voir une image par jour, dans des formats si différents les uns des autres. Dans l’esprit cela avoisinait l’esprit à la fois autobiographique et pas nécessairement réussi de Robert Frank. De façon plus contemporaine, je ne saurais pas répondre à votre question. Je ne regarde sans doute pas aux bons endroits, ou encore mon regard a changé et ne recherche peut-être plus les mêmes choses.

Est-ce parce que François Bon s’est intéressé au film « The Cocksucker blues » de Robert Frank au moment de ses recherches pour écrire sa biographie sur les Rolling Stones que la publication de « Robert Frank, dans les lignes de sa main » a vu le jour à présent chez Publie.net ?

Il me semble que c’est cela. Libération avait je crois commandé un article à Français à propos de “Cocksucker Blues”, François avait fait des recherches et était tombé d’une part sur le passage tellement elliptique de mon mémoire à propos de ce film, mais en remontant le fil du reste du texte, il y a vu des qualités que je continue de ne pas toujours très bien discerner. Cela doit être trop proche de moi pour que je distingue les choses avec acuité.