C'est une sorte de baromètre au sein de mon travail: si je ne m'amuse pas, alors quelque chose ne va pas

Les frères Sisters

Avec son dernier roman, Patrick deWitt a écrit une version touchante, drôle et décalée du western, rappelant davantage les personnages maladroits et un peu idiots des films des frères Coen que les cow-boys héroïques des romans sur la conquête de l’Ouest.
Nous avons rencontré l’auteur lors de sa venue au festival America et nous avons pu lui poser quelques questions sur Les Frères Sisters, assurément un des romans les plus jubilatoires de cette rentrée littéraire.

Le genre de votre roman étant assez singulier, quelles ont été vos influences (qu’elles soient littéraires ou pas) ?

Je ne pense pas pouvoir identifier un auteur qui m’ait influencé en particulier, ayant très peu abordé le western dans mes lectures. Je pourrais parler de quelques films que j’ai vus, des films que mon père regardait – beaucoup de westerns – mais c’était sans avoir de connaissances particulières de ce genre. Quand on se lance sur un sujet auquel on ne connaît pas grand chose, on doit inventer, imaginer ; en ce sens, j’avais devant moi un large champ de possibilités. Certains ont comparé mon roman à ceux de Charles Portis, l’auteur de True Grit ; je pourrais le considérer comme une influence d’une façon générale car c’est un de mes auteurs favoris, mais ses autres romans, des chefs d’œuvre de toute sorte, ne sont pas des westerns. Je n’avais aucun livre en tête lorsque je travaillais sur mon roman. Je crois que si des gens lui ont trouvé des qualités cinématographiques, c’est probablement lié aux films que j’ai vus. Mais je ne suis vraiment pas un grand fan de westerns.

L’atmosphère et l’ambiance du livre sont en effet assez cinématographiques, je pense que ça pourrait faire un très bon film, à mi-chemin entre Jarmusch et les frères Coen. Puisque vous êtes aussi scénariste, aimeriez-vous l’adapter au cinéma ?

L’acteur américain John C. Reilly a posé une option pour adapter le livre, il veut jouer Eli, donc ils ont formé une équipe pour essayer de déterminer qui va réaliser le film et qui va jouer dedans. John m’a laissé écrire le scénario pour l’adapter moi-même, ce qui était très aimable de sa part. Il y a tellement de variables qui entrent en ligne de compte quand un film se fait, que je ne peux rien garantir, mais il semble qu’ils sont dans la bonne direction, et que c’est entre de bonnes mains, donc je croise les doigts.

Pourquoi avez-vous choisi de faire d’Eli le narrateur du roman?

Il s’est révélé à moi comme étant le plus réfléchi, le plus intéressant des deux frères. Je pense que si Charlie avait raconté l’histoire, le roman aurait été beaucoup plus court, il n’y aurait pas eu toutes ces digressions. Tout le ton du roman est très clairvoyant, Eli est par nature quelqu’un de curieux et d’assez philosophe. J’avais commencé par une narration à la troisième personne, mais au fur et à mesure que le personnage d’Eli se développait, je devenais de plus en plus curieux sur sa façon de penser, donc j’ai changé vers une narration à la première personne, je pense que c’était la bonne chose à faire. Je pense que c’est un narrateur né, parce qu’il a l’esprit constamment en ébullition, donc j’espère que c’est plaisant à lire.

Dans Les Frères Sisters, mais aussi dans votre précédent roman Ablutions ou dans le film Terri que vous avez écrit, les personnages sont tous très attachants, malgré leurs défauts et/ou tempéraments. Ne voulez-vous pas créer des personnages méprisables ?

Apparemment non ! C’est une de ces choses à laquelle je ne pense pas vraiment, parce que c’est juste de l’instinct, et c’est mieux de juste suivre son instinct et de passer à autre chose. Mais j’imagine que j’ai une certaine tendresse pour ce genre de personnage et cela se retrouve dans chacun de mes ouvrages. Ce sur quoi je travaille en ce moment est similaire: c’est une personne qui a des défauts, un mythomane, et pourtant il m’est sympathique. On passe tellement de temps avec ces personnages, qui veut passer du temps avec quelqu’un qui n’est pas agréable ? C’est comme être en colocation : est-ce qu’on veut vivre avec quelqu’un de sympa ou avec un monstre ? Je préfère être en compagnie de gens sympathiques, mêmes s’ils ne sont pas parfaits.

Pourquoi s’appellent-ils Sisters ?

J’aime bien l’idée de les féminiser, mais c’est surtout une blague, un jeu de mots, je pensais que ce serait plutôt amusant. En fait ce n’était pas censé s’appeler Les frères Sisters, c’était juste quelque chose dont on se rendait compte au fil du texte, à un moment on se dit : “Oh mais ce sont les frères Sisters”, mais ce n’était qu’une référence. Mon éditrice Lee Boudreaux aux Etats-Unis m’a demandé de changer le titre parce que le livre devait s’appeler The Warm Job (ndlr: jeu de mots lié à la fois la mission des frères qui doivent tuer un homme nommé Warm; et référence plus ou moins explicite à l’expression “handjob”)… Mais ça ne fonctionnait pas trop, pourtant je trouvais que c’était un super titre, très drôle ! Mais c’était perturbant pour les éditeurs, qui soutenaient le livre à 100%, mais qui m’ont dit : “S’il te plaît, change de titre, personne n’achètera un livre qui s’appelle The Warm Job”, donc mon éditrice m’a dit “Est-ce qu’on peut juste en finir et appeler le roman Les frères Sisters?” donc j’ai cédé et j’en suis heureux parce qu’au final The Warm Job ne convenait vraiment pas.

En tant qu’écrivain, comment travaillez-vous avec les mythologies américaines ?

Je pense que c’est important, en tout cas pour moi, de ne pas prendre ça trop au sérieux. Je pense que si on travaille sur un genre et qu’on fait référence à quelque chose qui a une histoire vraiment riche, on doit l’aborder avec respect. Mais je pense qu’il est également important d’approcher une telle chose avec légèreté. C’est facile de se laisser submerger par le poids de l’histoire ou l’héritage qu’on aborde, et j’ai essayé d’éviter ça. J’ai débuté en ayant un profond respect pour le western, parce qu’il est difficile d’en raconter un, d’en écrire un, mais je n’ai pas trop pris ça au sérieux, et je m’en suis un peu moqué aussi au cours du roman; ça me donne des responsabilités mais c’est également amusant. C’est important, c’est une sorte de baromètre au sein de mon travail: si je ne m’amuse pas, alors quelque chose ne va pas. Et “amusant” n’est peut-être pas le mot approprié, parce que si on écrit quelque chose de triste, je ne dis pas qu’on devrait rire, mais soit c’est intéressant, soit ça ne l’est pas. Quand quelque chose m’ennuie, je sais que j’ai fait une erreur quelque part.

Comment prenez-vous le fait que: vous êtes Canadien, vous abordez un genre qui est sacré aux États-Unis, et, à mon avis, vous avez fait mieux que certains Américains qui s’y sont essayés ? :-)

Je vis aux États-Unis depuis longtemps ; je ne me sens pas absolument Américain mais je n’ai pas non plus le sentiment très fort d’être un étranger. Il s’est passé assez de temps pour que je finisse par me sentir à mon aise dans ce pays tout en me considérant Canadien. D’ailleurs, j’ai toujours la nationalité canadienne et tout ce qui va avec. Mais me comparer aux Américains était hors de mes préoccupations. Je n’ai pas eu l’impression de m’exprimer à la place de qui que ce soit, tout cela est sorti de façon assez naturelle.

Editorial reviews (3 reviews)


Patrick de Witt a de l'humour, un vrai talent narratif, et il sait créer un plaisir de lecture avec une réflexion sur le thème de l'aventure.

Libération : Tueurs à gags (September 22, 2012)

Patrick deWitt pourrait nous raconter les pires horreurs, cela ne nous ferait pas ciller. Il y a dans son écriture une douceur, un humour, un enthousiasme jouissif et communicatif.

Un western des plus captivants, doublé d’une exploration subtile de la fraternité et de la noirceur de ces tueurs à gages de l’Ouest sauvage.