Il ne faut jamais trahir l’enfance

“Changement de registre pour Alain Mabanckou avec son nouveau roman : Demain j’aurai vingt ans. Mais modéré, hein, que les fans se rassurent, l’auteur de Verre cassé, Mémoires de porc-épic ou Black bazar n’a toujours pas sa langue dans sa poche et son style, toujours imagé, rebondit comme une balle de ping pong dans des figures cocasses à l’irrésistible saveur.”

Môme, j’ai vu passer la voiture du Shah devant ma porte. Il y avait des flics partout. Cela m’avait marqué et je m’étais alors demandé qui est ce Shah si bien gardé. Avez-vous été aussi marqué par un tel évènement pour faire du Shah un personnage important de ce roman ?

Eh bien, nous avions la même enfance ! (rires). L’Afrique regardait le monde depuis longtemps, et dans mon roman je rappelle cette réalité. Le constat serait : la périphérie qui regarde le centre. Les personnages de la scène politique internationale comme le Shah d’Iran ou encore son adversaire d’alors l’ayatollah Khomeiny, voire Giscard d’Estaing, mère Teresa nous étaient familiers. J’ai voulu rappeler cela dans Demain j’aurai vingt ans qui est, au fond, un regard porté vers l’extérieur depuis un “abri” étroit qu’est mon pays d’origine, le Congo-Brazzaville. Le Shah est donc devenu une obsession pour Michel, le gamin narrateur de ce roman. L’Iran n’était pas loin pour nous, de même que la Palestine, Israël ou encore l’Inde. J’ai été très marqué par ces pages de l’histoire politique contemporaine.

Etes-vous une main à plumes et comment devient-on une main à plumes ?

Ces formules (“main à plumes” et “main à charrue”) sont de Rimbaud. Mon narrateur joue avec pour montrer combien il y a une proximité entre certains poètes européens et les poètes africains. Je crois même que Rimbaud est un des inventeurs de la “négritude”, mais qui le sait ? Il suffit de relire son poème “Mauvais sang” et de voir combien ce poète a passé une partie de son existence en Afrique avec l’obsession de l’Egypte – une obsession qui traverse d’ailleurs de bout en bout ce roman. Je voulais recréer ce rêve, cet enchantement à travers une narration dépouillée. Le jeune narrateur de Demain j’aurai vingt ans est convaincu que lorsque Rimbaud parle de “main à plumes” dans son recueil Une saison en enfer il parle d’une main qui emporte les enfants loin, très loin pour vivre une saison en enfer. Un hommage que je souhaitais rendre à ce poète qui m’a “troublé” pendant mon adolescence. Et j’ai vraiment eu peur de la main à plumes à cette époque. mais comment aurais-je su qu’il s’agissait d’une allégorie de l’écriture ?

Avez-vous des globules blancs ?

Enfant, je croyais que les personnes gentilles avaient des globules blancs et les méchantes, des globules rouges. J’ai voulu garder cette conception dans mon livre. Il ne faut jamais trahir l’enfance, c’est le seul territoire qui devrait garder son innocence. Je ne sais pas si j’ai de globules blancs au sens où l’entend mon narrateur, mais les êtres qui me sont chers les ont… (rires).

Le communisme, la corruption, la dictature, le Shah, la mère qui n’arrive pas avoir d’autres enfants, le racisme, l’amitié, la jalousie, l’amour… c’est beaucoup de questions pour un enfant. Comment avez-vous construit ce roman ?

La construction de ce roman a été une “épreuve” de patience et de lenteur. Chaque chapitre est une photographie en noir et blanc de cette période des années 70 et 80 dans le monde et dans mon pays natal. Au fond, j’ai laissé parler l’enfant que j’étais en gommant les tics que l’âge adulte nous impose. Contrairement à ce qu’on croit, les enfants posent plus de questions philosophiques que les adultes. La meilleure connaissance du monde est celle qui se fait à l’insu de la raison. C’est par la raison que le monde est en miettes. L’intuition de l’enfance est protégée par le rêve et la conviction selon laquelle on peut déplacer les montagnes par un coup de baguette magique. L’adulte dit : c’est impossible. L’enfant répond : je peux le faire. Toute la différence est là. C’est un roman que j’écrivais sans me demander à quel moment je mettrai un point final ni à quelle période je le proposerai à un éditeur. Je n’ai pas vu le temps passer, et pourtant c’est le roman qui m’a pris plus de temps. Ce livre a vu naître la plupart de mes autres romans : je l’abandonnais pour achever d’autres livres. C’est sans doute pour cela qu’il pourrait être considéré comme la source de l’ensemble de mes fictions.

Demain j’aurai vingt ans. Est-ce difficile de se remettre dans la peau d’un enfant ?

Il suffit d’oublier qu’on est devenu un adulte. Mais cela demande une grande distance. J’ai fait plusieurs voyages au Congo et dans certains pays évoqués dans ce livre pour prendre la cadence. L’enfant qui parle dans Demain j’aurai vingt ans nous regarde. Et peut-être nous demande-t-il ce que nous avons fait de notre humanisme face à ce monde qui s’effondre.