L’instrumentalisation des religions dans l’arène politique et dans les conflits géopolitiques est vieille comme le monde

Georges Corm, est économiste de profession, spécialiste du Moyen-Orient et de la Méditerranée, consultant auprès d’organismes internationaux et d’institutions financières. Il a été ministre des finances du Liban durant les années 1999 – 2000.

Pourriez-vous nous donner votre définition de la laïcité ?

La laïcité est une éthique de comportement des citoyens dans la sphère publique en vertu de laquelle l’identité religieuse ou ethnique d’un individu est gardée dans la sphère privée et n’est pas exploitée ou discutée dans la sphère publique à des fins politiques. Elle est aussi une éthique de la pensée en vertu de laquelle le citoyen accepte la diversité d’opinions sur tout ce qui concerne la vie de la cité et refuse tout dogmatisme, fanatisme pour rester ouvert au dialogue constructif sur la meilleure façon de réaliser le bien public.

Un Liban ou une Egypte laïque (voire un territoire regroupant les israéliens et les palestiniens), est-ce du domaine du possible ?

Le monde arabe a connu une grande période libérale depuis la fin du XIXè siècle et durant toute la première moitié du XXè siècle. Des parlements ont fonctionné dans le cadre du multipartisme et d’une liberté d’opinion de plus en plus affirmée, en parallèle avec un mouvement féministe actif. C’était aussi une époque de réforme religieuse islamique très importante ou de nombreux hommes de religion développaient des approches laïques de la vie politique.

Cette période a été close par la succession de coups d’Etat à partir des années cinquante du siècle passé. Mais auparavant déjà les autorités coloniales intervenaient abruptement dans la vie politique locale, suspendant facilement les parlements élus ou pesant de tout leur poids dans la constitution des gouvernements. Par ailleurs, l’émergence de l’Etat d’Israël en 1948, comme Etat basé sur une identité religieuse, n’a pas manqué d’influencer la situation interne des pays arabes voisins où les tenants d’un Islam conservateur et rigoriste, voire d’un rétablissement du califat, ne sont plus apparus aussi réactionnaires ou dangereux. La force et la puissance de l’Etat d’Israël ont été interprétée par les milieux conservateurs comme prouvant le fait qu’une société doit se définir par sa religion.

Après la défaite des armées arabes en 1967 face à Israël et avec la montée en puissance financière des pétromonarchies des pays de la Péninsule arabique pratiquant le rigorisme islamique, notamment l’Arabie saoudite, on a assisté à un recul de l’idéologie nationaliste arabe laïque à une montée des mouvements politiques islamistes soutenus par ces pétromonarchies.

Vous êtes historien. Les livres dédiés à des études historiques se vendent bien. Mais on dirait que cela ne sert à rien. Avez-vous une idée sur la question ?

L’un de mes amis diplomate français qui vantait mon ouvrage « Le Proche-Orient éclaté » et me félicitait du vaste public qui le lisait, notamment chez les diplomates, et à qui je faisais la réflexion que ce livre n’avait pas d’impact sur les décideurs politiques et les responsables de la diplomatie, m’a répondu avec malice et finesse : « Imaginez-vous ce que ce serait si votre livre n’était pas lu » !

En fait, je pense que la politique et surtout la géopolitique ne sont guère fait de raison, mais de passion. Les leçons de l’Histoire n’ont jamais empêché que les mêmes erreurs soient refaites qui entraînent le malheur, les conflits et les guerres dévastatrices.

Vous démontrez que la vision binaire de la guerre des civilisations est un non sens. Et pourtant, elle est en train de se mettre en place…

Elle s’est mise en place comme substitut à la vision prédominante pendant la Guerre froide en vertu de laquelle tout était analysé comme la lutte entre des démocraties libérales et le régime totalitaire de l’URSS et de ses alliés. L’URSS disparu cette vision s’est effondrée, privant les Etats-Unis de sa position de chef du monde libre. La thèse de Huntington est venue combler le vide et redonner aux Etats-Unis une mission hégémonique et salvatrice pour le monde.

Elle a acquis de la crédibilité avec beaucoup de facilité pour trois raisons essentielles. La première tient aux attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington attribués à la nébuleuse « Al Quaëda », cette armée de combattants jihadistes utilisés par les Etats-Unis lors de la guerre d’Afghanistan contre l’occupant soviétique. Cette armée avait été entraînée et endoctriné par l’Arabie saoudite et le Pakistan avec la bénédiction américaine. La seconde tient à la rhétorique intensive de George Bush fils accusant un prétendu « islamo-fascisme » de vouloir rétablir un califat musulman et asservir le monde. La troisième raison est le poids des traditions de l’anthropologie coloniale fortement teinté des théories racistes du XIXè siècle, qui n’a vu le monde que comme un affrontement entre races, notamment la prétendue opposition entre sémites et aryens, et entre communautés ethniques et religieuses. Dans cette optique, toutes les occupations et violences coloniales étaient justifiées par le fait de vouloir faire profiter les peuples de la supériorité de la civilisation occidentale et de faire triompher celle-ci, parce que civilisation du progrès et du bien être.

L’instrumentalisation des religions dans le bassin méditerranéen servirait en fait les intérêts des trois grandes puissances : Etats-Unis, Chine et Russie. Les politiques locaux n’ont-ils aucune vision à long terme ?

L’instrumentalisation des religions dans l’arène politique et dans les conflits géopolitiques est vieille comme le monde. Elle sert aussi bien l’ambition des hommes de religion que celle des hommes politiques. N’oublions pas que les Etats-Unis eux-mêmes se définissent comme une nation de croyants et que le dollar américain porte comme slogan « In God we trust », mais aussi qu’ils envoient de nombreux prédicateurs religieux de par le monde. Quant à l’instrumentalisation des religions en Méditerranée et au Moyen-Orient, elle est d’autant plus facile que c’est la terre d’origine des trois religions monothéistes, mais aussi qu’il s’agit d’un carrefour géographique très stratégique et qui abrite une part importante des réserves énergétiques mondiales. De plus, on y trouve des Etats ou des régimes politiques de création récente qui prétendent parler au nom de ces trois monothéismes : l’Arabie saoudite (1932), dont la constitution est censée être le Coran – qui pourtant ne préconise aucun régime politique – et qui est l’Etat qui abrite les principaux lieux saints musulmans ; l’Etat des Juifs (Israël) créé en 1948 et qui n’a d’ailleurs pas lui aussi de constitution; le régime de la République islamique d’Iran (1979) et, un peu plus loin en Asie, le Pakistan qui est né en 1947 de la sécession d’une partie des musulmans Indous et qui se définit comme l’Etat « des Purs ». Israël, l’Arabie saoudite et le Pakistan sont étroitement inféodés aux Etats-Unis, puissance impériale mondiale, cependant que l’Iran islamique s’oppose à cette hégémonie. Il a été jugé pratique dans ce cas d’opposer un axe dit « chiite » avec sa tête l’Iran et comprenant le régime syrien et le Hezbollah libanais, qui serait source du « mal » et de la subversion, à un axe sunnite qui serait modéré et bon élève de l’Occident.

Evidemment, tout cela relève du délire, très loin des réalités des conflits qui n’ont que des causes profanes banales, mais cela confirme la thèse débilitante du choc des civilisations. Cette dernière permet d’obscurcir les enjeux des conflits qui déchirent cette région du monde et qui tournent essentiellement autour de problèmes d’hégémonie internationale et régionale, de contrôle des routes des approvisionnements énergétiques et de saisie de la rente que procure ces ressources, de la protection de l’existence de l’Etat d’Israël et de sa politique de colonisation de tout le territoire palestinien. Par ailleurs, en dehors de la Turquie et de l’Iran qui chacun prétend à un rôle régional hégémonique, et à l’exception de l’Egypte, les Etats arabes sont nés d’un découpage souvent artificiel effectué à l’issue de la Première guerre mondiale par les deux grandes puissances coloniales, la France et la Grande Bretagne. Leur légitimité est faible et l’absence d’industrialisation a maintenu des particularismes régionaux, ethniques ou religieux, richesse culturelle certes, mais aussi fragmentation à l’intérieur même d’Etats structurellement faibles. La manipulation des groupes ethniques ou religieux est une grande tradition du colonialisme dans cette région. Les notabilités locales y trouvent leur avantage. Mais en réalité, à l’intérieur de chaque communauté, il y a des comportements et des opinions très diverses, voire contradictoire. C’est donc une grave erreur de penser qu’il y a des comportements homogènes et compacts à l’intérieur des communautés ethniques ou religieuses. C’est ce que fait malheureusement l’anthropologie ethnique ou religieuse et ce dont use et abuse les politiques des puissances occidentales et les médias. Ce faisant, cela consolide la domination des éléments les plus extrémistes et ambitieux dans ces communautés, par ce qu’ils sont consacrés représentants exclusifs de leur communauté et qu’ils sont sous l’influence des puissances extérieures.

Les révoltes arabes ont tenté de secouer ces formes de domination internes, liées à l’extérieur, mais encore une fois l’alliance des démocraties occidentales avec les pétromonarchies, comme dans les années 50 et 60 du siècle passé, contribue à faire avorter l’aspect libertaire et nationaliste de ces révoltes, en soutenant les mouvances islamiques conservatrices dans le jeu politique local. Mais rien n’est encore joué. L’avenir peut réserver de nombreuses surprises dans un climat qui se détériore un peu partout dans la région.