Je suis convaincue que le sexe n’a pas de sexe

Indigo

Vous retrouvez tous les  thèmes récurrents  de Catherine Cusset : le désir, la famille, les conflits culturels… mais cette fois délocalisés en Inde.

Pourquoi l’Inde ?

Je connais à peine l’Inde où je ne suis allée que deux fois, la première fois en touriste, la deuxième pour confirmer des détails de mon roman. Mais elle m’a inspiré ce livre—alors que je n’ai pas écrit de roman se passant à Prague où j’ai vécu deux ans et demi, ni à Londres où je vis depuis un an et demi parce qu’elle m’a fait une impression très forte née de son contraste avec tous mes points de référence, comme si elle avait soudain braqué sur l’occident, et la France, un éclairage violent. J’ai aimé l’Inde, et j’ai été extrêmement surprise de l’aimer autant, car j’étais terrifiée d’y aller avant mon premier voyage, à cause de tout ce que j’avais entendu dire sur la misère, les foules, la maladie, etc. J’ai été frappée par la courtoisie et la délicatesse des Indiens. Mais il y avait aussi cet autre aspect de l’Inde que j’ai mis en scène dans mon roman, la tension perceptible à cause du risque de terrorisme. Au début je pensais écrire un roman qui se terminerait par un attentat. Mon roman m’a conduite ailleurs.

Comment avez-vous choisi les protagonistes de cette histoire ? Charlotte, Renatta, Géraldine, Raphaël, Jagdish, Roland… font-ils partie de votre monde ?

Je ne les ai pas choisis, ils sont venus à moi. Mes premiers personnages ont été Roland et Jagdish. Roland peut paraître comme la caricature de l’intellectuel parisien de Saint-Germain des Prés mais ce n’est pas ainsi que je l’ai conçu. Je l’ai vu comme le type de l’homme sur lequel tout glisse, qui vit en harmonie avec le monde, qui ne se laisse jamais décontenancer et qui charme tout le monde: l’opposé de moi. C’est un personnage que j’envie. Il a d’ailleurs un effet fort sur mes lecteurs, qui ont soit envie de le gifler, soit de lui tomber dans les bras. Homme à femmes, bien sûr: il vit une aventure érotique avec une Indienne alors qu’il attend sa compagne à l’aéroport; quand celle-ci lui annonce qu’elle est enceinte, il n’a de cesse de la convaincre d’avorter, tout en ayant un rendez-vous secret avec l’Indienne qui fut son grand amour vingt-cinq ans plus tôt… Roland ne culpabilise jamais; tout est possible pour lui. Face à lui, Jagdith, le jeune Indien converti à l’Islam qui hait les États-Unis, est le type du radical; l’attentat terroriste auquel je pensais au départ devait être organisé par lui. Raphaël, le troisième homme, le beau ténébreux, est très différent de Roland, beaucoup plus sombre et taiseux, mais très sûr de lui et plein de certitudes.

Tandis que mes femmes, Charlotte, la cinéaste de New York, qui me ressemble et Géraldine, la jeune directrice de l’Alliance française de Trivandrum mariée à un Indien, sont habitées par le doute, l’angoisse, la culpabilité. Renata représente un autre type de femme, plus entier et plus fort, la seule à pouvoir faire face à Roland, sans doute. Le roman opère un chassé-croisé entre les hommes et les femmes: ces dernières apprennent la légèreté avec plus ou moins de succès, et les hommes, la pesanteur au sens littéral: Raphaël y laisse presque sa peau, et Roland se retrouve dans la position de l’arroseur arrosé.

Font-ils partie de mon monde? J’ai dû croiser des gens comme eux, mais je ne les ai modelés sur personne en particulier. Je pense que n’importe qui, écrivain ou pas, peut se reconnaître en eux.

Que pensez-vous des débats littéraires ?

Quand le sujet et les écrivains m’intéressent, ils me passionnent. Dans mon roman, ils n’ont pas le beau rôle car ils ont une simple fonction narrative. J’avais besoin d’un échec de la table-ronde au Taj, par exemple, pour assombrir davantage l’humeur de Géraldine, dont le vrai sentiment d’échec vient du silence de Raphaël. Et ils me servent également, dans le roman, à mettre en valeur le contraste entre l’Inde et les soucis très français de mes personnages. Mais, comme Charlotte, j’admire Raphaël, qui s’exprime avec sérieux et passion devant une salle vide: qui n’a pas besoin d’auditeurs pour énoncer sa pensée.

Le rythme de votre prose correspond-il à votre débit à l’oral ?

Non. Ma prose donne l’impression d’être facile, limpide, orale peut-être, mais elle est très travaillée. Je coupe beaucoup, me méfie des mots en trop—et il en reste sûrement. La rapidité du rythme est essentielle pour moi. Je souhaite que mon écriture soit dense, une maille serrée, sans trou. Je resserre autant que je peux.

De temps en temps, j’avais l’impression de lire un roman écrit par homme. Êtes-vous aujourd’hui en mesure d’écrire sur la sexualité des deux côtés ?

Je suis convaincue que le sexe n’a pas de sexe. Le désir est vécu de la même manière par les hommes et les femmes. Il est donc tout à fait possible à une femme d’écrire le désir d’un homme et vice-versa. Il suffit de penser à son propre désir au lieu d’imaginer ce qu’on croit être le désir de l’autre et de le fantasmer. Si vous faites allusion à la scène de l’aéroport de Delhi dans laquelle Roland fait l’amour à distance avec une Indienne en buvant un verre de jus de fruit, je vous dirais que j’ai vécu cette scène dans d’autres circonstances, il y a longtemps, à la place de Roland.

Editorial reviews (5 reviews)


Prendre un peu de large, c’est à mon sens ce que propose ce roman que j’ai trouvé au final réussi, charmant, entraînant, ne serait-ce que pour la plume décidément vive et précise de Catherine Cusset

Indigo est plaisant à lire mais ne convainc pas tout à fait.

Une immense réussite, exigeante par ailleurs, tant le piège est tendu à chaque page au lecteur de se perdre à son tour dans ce jeu de miroirs, comme ces labyrinthes de fêtes foraines. Une vraie réussite.