La liberté, c'est le choix, c'est la possibilité d'avoir le choix.

Attentifs ensemble !

Jérôme Thorel est journaliste indépendant, auteur et documentariste. Il s’est intéressé très tôt à la portée disciplinaire des techniques numériques, au point de s’engager dans divers collectifs de veille sur la société de surveillance. Il a participé aux Big Brother Awards et est membre de l’ONG britannique Privacy International. Il collabore à des organes de presse indépendants, comme le bimestriel Zelium et le journal en ligne Reflets.info.

Le combat des luddites est toujours présenté comme vain face à l’inexorable progrès. N’existe-t-il pas une autre manière de voir ?

C’est précisément ce que je tente de démontrer, dès le premier chapitre. Ces tisserands anglais du début du XIXème sont encore aujourd’hui des épouvantails que l’on brandit devant ceux qui sont un tant soit peu sceptiques, ou récalcitrants, aux “innovations” qui nous sont imposées par injonctions sociales ou publicitaires. Le luddisme, en tant qu’école de la résistance de l’hégémonie machinique, est en effet un mouvement emblématique dans le sens où ces artisans ne s’opposaient pas à la technique en tant que telle, ils étaient d’ailleurs les premiers à améliorer leurs outils grâce à la technique, mais se sont révolté contre le viol de leur savoir-faire, la soumission à un ordre industriel qui menaçait leurs modes de vie, leur cohésion collective et leur intelligence commune. On retrouve aujourd’hui la même recherche de “dépossession” de la part de la sacro-sainte “technologie”: l’idée est de nous déposséder de notre libre arbitre lorsqu’un gadget technique envahit la société, lorsqu’une innovation est plébiscitée comme incontournable, etc.

Quand on a rien à cacher, on a rien à craindre de la surveillance. Si même le patron de Google le dit, pourquoi ne pas croire en une telle affirmation ?

Cette affirmation reste, pour moi, le mot d’ordre le plus démagogique qui soit face à la problématique “sécurité ou liberté?”. C’est l’historien étasunien Noam Chomsky qui disait que la propagande est aux démocraties ce que la torture est aux dictatures. Le système de domination néolibéral doit absolument convaincre ses sujets qu’il faut savoir se plier à une sorte de contrôle d’inspiration totalitaire, puisque si on est honnête, on aurait rien à cacher. C’est le début de ce que j’appelle l’injonction au bonheur sécuritaire. Tout ça pour nous faire oublier un principe fondamental: le respect des droits humains exige que nous puissions avoir des choses à cacher! Or, le principe du “zéro fraude” n’existe qu’en dictature. C’est pourquoi les régimes des pays occidentaux ont intérêt à jouer avec la peur et la notion de menace, de terrorisme, diffuse et permanente, afin de nous inciter à baisser la garde, à accepter un régime d’exception qui protègerait les gens honnêtes et disqualifierait ceux qui ont des trucs à cacher…

Comment détecter qu’une technique sera néfaste à terme pour l’humanité ?

Je n’ai pas de recettes ni de théorèmes à valider pour répondre à ça. Mais la manière dont vous posez la question est symptomatique. Pourquoi ne demande-t-on pas à Orange ou Thalès : êtes-vous sûrs que votre technique sera réellement bénéfique pour tous, tout le temps et en toutes circonstances? Je pense sincèrement que chaque innovation a des effets secondaires dévastateurs. La liberté, c’est le choix, c’est la possibilité d’avoir le choix. Tout est donc fait pour nous décourager à nous méfier, à ne pas voir qu’il y a des effets secondaires. Une fois accepté, c’est plus dur de reculer et de dire non. Toute innovation recèle en son sein une innovation dans le discours, le langage, la manière dont elle sera présentée, digérée par la presse pour être mieux acceptée.

Sous Sarkozy, la vidéosurveillance est devenue vidéoprotection. Comment le citoyen peut-il lutter contre cette novlangue quand il n’est pas toujours en mesure de comprendre ce qui se cache derrière les techniques de contrôle mises en œuvre ?

Pas facile, en effet, de décoder toute cette mécanique propagandiste, qui est souvent portée par des porte-voix incontournables : les fabricants qui doivent fourguer leurs produits, les décideurs politiques qui y voient un moyen “d’agir contre l’insécurité” et de se faire réélire, et des médias de plus en plus complaisants avides d’infos courtes et consensuelles. Ce qui me rassure, c’est que de plus en plus, le mot “novlangue” est utilisé pour décrire comment les pouvoirs essayent de manipuler l’opinion par le verbe et les mots. Avant, on appelait ça de la “langue de bois”. Cette “novlangue” (newspeak) est bien entendu un terme inventé par George Orwell dans 1984. Elle a une forte dimension psychologique, et se justifie par la volonté d’agir sur l’inconscient collectif, pas seulement pour décrire un mode d’expression bureaucratique. Savoir qu’on nous parle en “novlangue”, c’est déjà lutter contre son omniprésence : savoir qu’on nous manipule c’est le début de la fin de la manipulation…

Pourquoi la CNIL a-t-elle failli dans ses missions de défense des libertés ?

Je ne dirais pas qu’elle a échoué, puisque sa mission n’a jamais été de défendre les libertés, au sens ds libertés fondamentales. Elle a été chargée d’appliquer les lois qui ont été votées pour encadrer le respect de ces libertés. C’est très subtil. Mon propos, c’est de dire que la CNIL fait partie des rouages de la société de contrôle, elle n’est là que pour accompagner, encadrer, justifier les multiples atteintes aux libertés dont sont porteuses les technologies informatiques. Elle ne protège pas, elle légalise le contrôle ; elle rend des avis soi-disant “de bon sens”, équilibrés, mais qui laissent très peu de place à l’usager/victime de refuser d’être dans les mailles du filet — ou de s’en extraire une fois aspiré. L’existence de la CNIL retire toute légitimité à une opposition réfléchie à l’identification numérique. Elle ne protège pas contre le fichage, elle le rend même inexorable car il devient, par sa bénédiction, “légalisé”. Cette mission d’évangélisation, je peux vous dire que c’est son plus grand succès!

Peut-on encore lutter contre l’injonction au bonheur sécuritaire ?

Je prône la résistance tout court, sur tous les fronts, anonyme ou revendiquée, individuelle ou collective. Nous avons tous trouvé des intérêts à utiliser telle ou telle prothèse technique pour nous sentir plus libres, disponibles, mobiles, etc. Se réapproprier ces outils pour les usages que l’on a choisi, et pas ceux qui ont été édictés par les cabinets de neuro-marketing ou les apprentis sorciers de la “sociologie des usages”, c’est déjà une première forme de résistance. De refus de la soumission à cet ordre technique qui semble nous dépasser, mais c’est juste pour nous décourager de sortir nos griffes.