Je voulais écrire sur la seconde guerre mondiale du point de vue d'une femme

La femme à 1000°

L’Islandais Hallgrímur Helgason a cultivé ses dons d’artiste avant de révéler son talent d’écrivain dans les années 1990. Auteur de onze romans et d’un livre pour enfants, il écrit aussi de la poésie, des articles, des pièces pour la radio et le théâtre, des essais sur la culture et la société. Après 101 Reykjavik, sorti chez Actes Sud en 2002, les Presses de la Cité publient son second roman traduit en français La Femme à 1000°C.

Les bureaux de notre librairie sont situés rue de Paradis, “entre le passage du désir et la rue de la fidélité”. Avez-vous vécu dans ce quartier ?

Oui, j’ai passé cinq ans à Paris, dans les années 1990. Malheureusement je n’ai jamais vraiment maîtrisé la langue française. J’étais un peintre solitaire à l’époque, je faisais peu de rencontres. J’ai d’abord habité dans le 11ème, rue Sedaine, pendant un an, puis pendant quatre charmantes années, j’ai habité au 10 rue Martel dans le 10ème, la rue de Julio Cortázar (il habitait au n° 4), juste à l’angle de la rue de Paradis. Je connais donc très bien le quartier, et je l’apprécie beaucoup. Toute cette vie dans les rues étroites, un grand mélange de cultures, des boutiques bourgeoises de chandeliers rue de Paradis aux salons de coiffure africains vers le boulevard Sébastopol, de la circulation humaine moite autour du Faubourg St Denis aux huîtres fraîches et steak béarnaise de la Brasserie Flo. Mon meilleur ami à Paris vit désormais rue d’Hauteville, donc je descends toujours à Château d’Eau quand je prends le métro à Paris. C’est la raison pour laquelle j’en parle dans un court passage du roman. C’est vraiment un clin d’œil heureux, presque une lettre d’amour à ces rues. Vive le 10ème arrondissement !

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire cette presque “saga” ?

J’ai eu la chance de rencontrer la dame dont je me suis inspiré pour créer mon protagoniste Herra. Sans le faire exprès, je l’ai appelée alors que je travaillais pour mon ex-femme pendant sa campagne électorale. Et cette vieille dame m’a dit qu’elle vivait dans un garage. Je suis tombé sur une femme incroyable, pleine d’esprit et très intelligente, une dame qui avait connu une vie haute en couleurs. Plus tard, j’ai appris qu’elle avait déjà écrit sa biographie, son père également, ainsi que son grand-père… Le fait que son grand-père ait été le premier président en Islande m’a permis d’écrire sur le destin de notre pays au vingtième siècle.

Qui sont ces messieurs silence de l’Islande ?

L’Islande était le pays du silence. Désormais, avec la radio et la télé, les choses ont changé. Mais quand j’étais plus jeune, ça me mettait hors de moi. S’il y avait un problème, les gens décidaient simplement de ne pas en parler, en espérant qu’il se résolve tout seul, ou qu’on l’oublie. C’était le cas dans les familles et dans la société en général. Les politiciens ne parlaient jamais de certaines choses, comme par exemple la base militaire américaine dont nous étions dépendants, et tout le profit que cela engrangeait. Tous les mafieux plein aux as qui contrôlaient notre pays étaient complètement invisibles. Personne ne savait à quoi ils ressemblaient. Donc notre culture était pleine de secrets, et les journaux imprimés chaque matin n’étaient que des tissus de mensonges qui montrait notre pays « comme on voulait qu’il soit », mais ce n’était pas la réalité. J’ai donc grandi en lisant des mensonges chaque matin. C’était un peu comme vivre en Union Soviétique.

Cette culture du silence a été, pendant longtemps, notre tradition. Il y a à peine une semaine, j’ai lu le compte-rendu de voyage d’une femme allemande qui vivait dans une ferme à l’ouest de l’Islande dans les années 1930. A chaque fois que les voisins venaient la voir, elle leur faisait du café, mais à sa grande surprise, les gens s’asseyaient et buvaient leur café en silence. Pas de questions, pas d’informations, pas d’envie de savoir. Donc ça vient de là. Pendant mille ans, l’Islande était peuplée de gens silencieux qui quittaient leur ferme deux fois par an, pour aller dans la ferme à côté et boire du café. Mais parce qu’ils avaient vécu dans le silence pendant tout ce temps, ils ne savaient plus vraiment comment communiquer. C’est la raison pour laquelle il y a cette plaisanterie dans le roman, selon laquelle les Islandais peuvent lire les sagas écrites il y a mille ans, car la langue n’a pas changé, car elle n’a pas été utilisée depuis.

Quand la guerre est finie pour les hommes, elle ne fait que commencer pour les femmes avec le viol. C’est terrible ce que vous racontez tout au long de ce roman et encore plus dans le Berlin de 1945 !

Je suis tombé sur cette information lorsque je faisais des recherches sur la seconde guerre mondiale, notamment dans un livre qui est le journal d’une anonyme vivant à Berlin, qu’elle a écrit après la guerre. J’ai également lu des choses similaires à propos de l’expérience de femmes islandaises qui étaient coincées en Allemagne à la fin de la guerre. Je voulais écrire sur la seconde guerre mondiale du point de vue d’une femme, je pense qu’il y a déjà assez de livres à ce sujet écrits du point de vue d’un homme.

Comment écrit-on un roman qui mélange des personnages de fiction avec des figures historiques bien connues des lecteurs ?

En essayant de faire passer les personnages historiques pour de la fiction et les personnages fictifs pour des personnes réelles. Il faut s’octroyer la liberté de reprendre certains faits ennuyeux de l’histoire pour en faire une intrigue passionnante, et il faut également que l’intrigue ait l’air vrai et authentique, presque comme un fait historique, afin que le lecteur puisse y croire. C’est véritablement le devoir de chaque auteur.

Avec la mondialisation et Internet, la culture islandaise n’est-elle pas à son tour menacée ?

Je pense qu’elle l’aurait été si on ne s’y était pas préparé. Dans les années 1960 et 1970, les gens avaient vraiment peur de toute l’influence américaine, la pop music et les films, tout ce tsunami de la langue anglaise et de la culture anglo-saxonne, donc on s’est préparé et on a fait de notre mieux pour protéger notre langue, trouver nos propres mots pour toutes les nouveautés technologiques, toutes les nouvelles choses qui s’échouaient sur nos rivages, les téléphones, les télévisions, les ordinateurs… On est même allé plus loin que vous dans la position anti-américaine. On a beaucoup soutenu notre littérature nationale, on a donné des bourses aux écrivains, financé le théâtre, commencé à réaliser nos propres films, et nos pop stars ont finalement eu du succès à l’étranger. Dans l’ensemble, une scène artistique très forte s’est développée, donc la culture islandaise était en bonne condition au début de la mondialisation. On doit encore beaucoup aux campagnes de protection culturelle d’il y a plusieurs décennies. Le système financier international a peut-être endommagé notre économie, mais je pense que, culturellement parlant, on a tiré profit de l’influence internationale de ces dernières années. Parce qu’on était en bonne condition, on ne s’est pas noyé dedans, mais on l’a utilisé pour faire connaître notre culture dans les autres pays. Aujourd’hui, les groupes de pop islandais font des tournées de plus de cinquante pays par an, et il y a un livre islandais publié à l’étranger presque chaque semaine.

Pourquoi avoir choisi d’arrêter le roman en 2009 ? Comment va l’lslande aujourd’hui ?

Je voulais vraiment que l’histoire commence juste après le krach de 2008, afin de pouvoir le commenter. J’ai commencé à écrire l’histoire en 2009 et je l’ai finie en 2011, et la vieille dame ne voulait pas vraiment vivre pendant longtemps. L’idée de base était qu’elle avait décidé de mourir, elle avait pris rendez-vous au crématorium, et elle utilise le temps qu’il lui reste pour raconter sa propre histoire. De fait, il fallait que l’histoire s’arrête assez rapidement après avoir commencé. Par ailleurs, si je n’avais pas arrêté l’histoire en 2009, le roman aurait fait 1800 pages en français, au lieu d’à peu près 600 pages…

Aujourd’hui, l’Islande est sobre. La fête est finie. On ne sait toujours pas comment ça va, si on vit dans une réalité mensongère ou pas, s’il y aura un nouveau krach bientôt. Il y a encore des secrets dissimulés, des informations importantes sur notre situation économique que les gens ont du mal à mettre au jour. Notre culture du silence n’est pas complètement morte…

Editorial reviews (2 reviews)


Roman hybride et stroboscopique, La femme à 1000° propulse des confettis mémoire jetés en pâture sous les yeux du lecteur dans une myriade de couleurs et de formes, jouant dans la lumière d'hier et d'aujourd'hui.

Un livre très riche entre rires et larmes, on n'oublie pas facilement cette femme hors du commun.