Installer de vraies histoires


Gaëlle Pingault

Gaëlle Pingault

Ce qui nous lie

Les éditions Quadrature sont respectées dans le monde de la nouvelle. En très peu de temps, ils se sont forgé une solide réputation de qualité et d’exigence. Rencontre avec une nouvelle auteure de cet éditeur belge.

Dans une nouvelle, il est question d’une “très gentille et très belle orthophoniste”. Est-ce vous ? Plus sérieusement, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bien sûr ! (ah non, pardon, c’est pas la bonne réponse, je reprends)

C’est là qu’on est bien content d’avoir malgré soi inséré des détails qui lèvent toute équivoque… La « très gentille et très belle orthophoniste » de la nouvelle est mariée à l’instituteur d’un petit village de campagne. Ouf, je ne suis pas mariée, mon compagnon n’est pas instit, et je vis dans une grande ville de région parisienne. Ce n’est donc pas moi, on ne pourra pas me taxer de manquer de modestie, ma maman ne me grondera pas. J’ai eu chaud !

Plus sérieusement, je suis effectivement orthophoniste, et j’aime ça (le « très gentille et très belle » est sans doute le reflet de la tendresse que j’éprouve pour mon métier). J’ai la trentaine bien sonnée, j’habite en région parisienne pour des raisons de cœur, bien que mon cœur soit Breton (vous suivez ?). J’ai une petite fille de quatre mois qui est la plus merveilleuse des petites filles du monde (ne riez pas, c’est un avis totalement objectif et désaffectivé, n’importe qui d’autre, prenons au hasard son papa, pourra vous le confirmer). J’écris depuis… Houlà, tout ça, maintenant ? Plus de dix ans. Ça ne nous rajeunit pas. J’ai écumé pas mal de concours de nouvelles, j’en ai gagné quelques-uns, perdu bien davantage et j’ai parfois été publiée en recueils collectifs ou en magazines. J’écris aussi de la poésie, mais c’est pour le moment plus confidentiel.

Heu, on avait dit « en quelques mots », je suis déjà hors-quota, j’imagine, alors j’arrête… Je précise juste qu’en répondant à ces questions, je me suis aperçue que j’étais probablement meilleure pour écrire tout court, que pour écrire à propos de ce que j’écris. On est donc prié d’être indulgent à la lecture des réponses… !

Dernier détail : je suis bavarde… Je vous le dis, parce que vous ne l’auriez pas compris tous seuls (ce que je suis sympa, quand même)

Séparer l’humanité en deux groupes, ceux qui mangent des crêpes complètes avec un oeuf miroir et les autres qui préfèrent l’oeuf brouillé, n’est-ce pas ce que nous faisons tous ? Est-il possible d’apprendre à relativiser ?

Il y a aussi tous ceux qui ne mangent pas de galettes (ils ne savent pas ce qu’ils perdent), et ceux qui préfèrent une galette saucisse ou une aux St Jacques. Et puis il y a les gourmands, dont je suis, qui choisiront une fois la complète, une fois la galette saucisse, une fois celle aux St Jacques (et puis on boucle).

Petite variation culinaire pour tenter d’expliquer que oui, j’espère, qu’on peut apprendre à relativiser. Je déteste les clivages et les catégories. J’aime ce qui ne rentre pas exactement dans le moule, ce qui sort à un moment de la route pré-tracée. D’où le thème de ce recueil. Mais s’éloigner des sentiers battus rend les choses moins lisibles, plus fragiles. C’est ça qui est passionnant, mais c’est exigeant, d’accepter l’imprévu et le dissonant. Souvent on préfère rester dans les clous du connu, quitte à y étouffer. Et je suis comme tout le monde, qu’il y ait un bon et un méchant, dans les histoires comme dans la vie, me rassure parfois. C’est carré, noir ou blanc, on s’y retrouve. Simplement j’essaye de ne pas systématiquement me laisser avoir à ce jeu là. Travailler comme ortho m’y aide bien. On ne peut pas faire rentrer ses patients dans des cases, on ne peut que découvrir au fil du temps quels sont leurs contours vrais. J’essaye de faire pareil avec mes personnages. Et accessoirement, j’essaye aussi de faire pareil dans la vie, mais c’est un autre sujet, docteur Freud… ! Quand à savoir si j’y arrive pour mes personnages… A vous de voir.

Avez-vous effectué une sélection de nouvelles déjà écrites pour composer ce recueil dont le thème central est l’imprévu ou avez-vous écrit ces nouvelles spécialement pour cette publication aux éditions Quadrature ?

Un mélange des deux. Quand j’ai commencé à me dire que j’avais envie de tenter l’aventure de la publication, j’ai regroupé dans un même fichier un certain nombre de nouvelles déjà écrites, qui me semblaient tenir la route. Ensuite j’ai regardé ça de plus près, et pour que l’ensemble du recueil se tienne, j’ai retravaillé certaines nouvelles, j’en ai enlevé une, et j’en ai réécrit une autre. Ce qui est rigolo, c’est que je vous raconte ça calmement comme si tout était très maîtrisé dans cette tentative d’unité. En fait, pas du tout ! (vous ne le répéterez pas, hein ?) J’ai fait ça « au feeling », totalement. Il me « semblait », j’avais « l’impression » que ça serait mieux comme ça, mais j’étais incapable d’expliquer le pourquoi du comment, du moins pour ce qui concerne le fond. Pour la forme, j’y voyais un peu plus clair, et la nouvelle que j’ai retirée était une nouvelle plus récente, qui n’était pas écrite avec la même « patte », et qui faisait bizarre, perdue au milieu des autres. Ce n’est que plus tard, en retravaillant le recueil à voix haute, et en le faisant relire avant d’envoyer le manuscrit, que j’ai compris quelle était son unité de fond.

Pourquoi les éditions Quadrature ? Que signifie publier aujourd’hui un recueil de nouvelles ?

Il y a une réponse pragmatique qui est « parce que ce sont eux qui m’ont appelée pour me dire que mon manuscrit les intéressait ». Mais s’en tenir à ça serait d’un cynisme qui n’a pas droit de cité sur mon clavier (je fais très attention à ce qui circule sur mon clavier, moi, môssieur !). Pourquoi Quadrature ? Regardez leurs publications antérieures. Des noms comme Françoise Guérin ou Emmanuelle Urien, simples exemples, les rendent définitivement trèèèèèèèèèès crédibles, et trèèèèèèèèèèès attirants. J’ai envoyé mon manuscrit à une grosse dizaine de maisons d’éditions, et je suis vraiment ravie de travailler avec Quadrature. Il y a des moments, même maintenant que le livre est sorti, ou je me frotte les yeux pour être bien sûre que oui oui, c’est vrai, c’est bien mon nom, sur la couverture. Les éditions Quadrature sont respectées dans le monde de la nouvelle. En très peu de temps (ils n’existent que depuis 2005), ils se sont forgé une solide réputation de qualité et d’exigence. Et ils ne le doivent qu’à eux, vu qu’ils n’ont pas les moyens marketing de Gallimard, cela va sans dire. Donc, chapeau, les Quadraturiens. Depuis la sortie du livre, on me dit régulièrement « chez Quadrature ? Wahou ! », ce qui me remplit d’une fierté sans bornes, et me ravit pour l’éditeur, qui mérite cette estime !

J’ajoute, maintenant que je me suis frottée à eux de plus près, que le professionnalisme des Quadraturiens n’a d’égal que leur sympathie, le tout atteignant des niveaux bien supérieurs au niveau de la mer. Et puis j’arrête là, ça va finir par faire louche, tous ces éloges. On pourrait croire que je les flatte pour qu’ils publient mon manuscrit.

Quand à savoir ce que signifie publier un recueil de nouvelles… vaste question. Je ne vais pas me lancer dans une grande analyse du marché de la nouvelle francophone, je doute d’y être pertinente. Il est juste évident, et on le sait, que ce n’est pas le genre le plus mis en valeur sous nos latitudes, même si j’ai l’impression que ça tend à bouger un peu. Pour ma part, c’est un genre que j’aime, en lecture comme en écriture. J’aime à la fois ce qu’il permet de développer, et ce qu’il permet de ne pas développer, dans une histoire. J’aime ce jeu d’équilibre très précis, dans une nouvelle, entre ce que l’on dit et ce que l’on ne dit pas. Je suis donc ravie de contribuer, à ma modeste échelle, à la petite vie du genre « nouvelle ».

Vous avez opté pour un format de nouvelles assez long (autour de dix pages) lequel permet d’installer de vraies histoires. Avez-vous une conception particulière de ce genre ?

Non, je n’ai pas de « principes » ni de « conception ». Mais votre formule, « installer de vraies histoires », me touche. C’est exactement ça qui me tient à cœur quand j’écris, tant mieux si j’y arrive un peu ! J’ai des personnages et des histoires en tête, et je les déroule sur ce qui leur convient comme format. Généralement, quand je commence à écrire, je ne sais pas si j’en ai pour 3 pages ou pour 10, et il est rare que je connaisse la chute d’une histoire avant d’avoir écrit le début. Je fais partie de ces auteurs qui commencent à écrire sans « scénario ». A l’époque où je faisais des concours, il m’est arrivé assez souvent de me battre avec les contraintes de longueur. Alors comme là, je n’avais pas de cadre imposé, j’en ai bassement profité, et j’en ai fait rien qu’à ma tête, tout comme j’avais envie. Na !

Il est vrai cependant que j’ai longtemps eu du mal à écrire court, je ne sais pas pourquoi. Le petit exercice des jeux d’écriture sur forum internet (3000 caractères espaces compris) m’a bien entraînée au court. Merci les jeux d’écriture ! J’ai pu, du coup, écrire récemment des choses moins longues que les nouvelles du recueil. Mais ça n’est jamais un calcul. C’est juste que ces histoires là n’auraient pas eu de sens sur un format plus long, et que si je n’avais pas su les développer sur du relativement court, je ne les aurais pas écrites. Je fais avec ce que j’ai en tête, point.

J’aime que mes nouvelles aient une ambiance, et mes personnages une épaisseur. Il suffit parfois de peu pour installer cela, mais parfois il faut un peu d’espace et de longueur. C’était le cas pour les nouvelles de ce recueil.

Se glisser dans la peau d’un homme, est-ce un exercice facile ?

J’aime beaucoup ça. Je ne sais pas si c’est facile ou difficile, je pense que ça peut être les deux, en fonction des histoires. Mais j’adore. Pour moi ça a un côté jubilatoire, désinhibant. C’est curieux, d’ailleurs, car mes personnages masculins ne sont pas forcément plus jubilants ou désinhibés que mes personnages féminins. Mais ça doit permettre à mon côté obscur de s’exprimer, un truc du genre, il faudrait rappeler le Dr Freud évoqué précédemment !

Maintenant, savoir si je suis crédible quand je fais parler un homme au « je », je ne suis pas la mieux placée pour le dire… On m’a fait un jour un joli compliment, à la suite d’un concours de nouvelles. Les nouvelles avaient été lues de manière anonyme, primées de même, et lorsque j’ai rencontré le jury, un de ses membres m’a expliqué qu’après les délibérations, ils s’étaient amusés à imaginer les auteurs, en fonction des textes. Verdict : le mien était forcément l’œuvre d’un homme. Seul un homme pouvait décrire la tenue de l’héroïne principale avec une telle sensualité. Quand ils m’ont vue arriver, à la remise des prix, avec mon incontestable carcasse de fille, ils se sont bien marrés. J’étais ravie de les avoir ainsi induits en erreur, j’ai imaginé que c’était parce que je n’avais pas trop mal fait mon boulot d’auteur ! Bref, je ne sais pas si c’est facile ou difficile, disais-je… C’est juste que parfois, il me semble évident que telle histoire doit être racontée par un homme, et dans ce cas, j’y vais. Comme j’écris souvent au « je », je n’ai pas d’autre choix, alors, que de me glisser dans la peau d’un homme. Mais je ne me demande pas quelle va être la difficulté, je m’y colle, point.

J’ai transpiré, sur des histoires racontées par des femmes, comme sur des histoires racontées par des hommes. Et j’en ai écrites d’une traite dans les deux cas aussi.

La Bretagne est très présente dans ce recueil. Cette région – voire les couleurs de la baie de ST Malo – pourrait-elle devenir un prochain thème d’un recueil ?

Entre la Bretagne et moi, il y a plus de liens qu’il ne sera jamais possible de l’écrire. Pour de multiples raisons, et même si je n’y vis plus, la région de St Malo/Dinard est définitivement mon « chez moi », celui où je suis ancrée et où je me ressource. Alors peut-être, oui, que je pourrais écrire un recueil sur ce coin qui me parle tellement. Mais peut-être pas. Je n’en sais rien. Je ne sais pas si j’ai simplement des choses à y vivre, ou si j’en ai encore à écrire. On verra. Ce ne sera pas une interview avec effet théâtral dans la chute, juste une interview à fin ouverte !