Je trouve que la réalité politique en Russie est incroyablement intéressante

Une histoire partielle des causes perdues

Née en 1983 dans le Massachusetts, Jennifer DuBois a vu plusieurs de ses nouvelles publiées dans de nombreuses revues et journaux prestigieux. Une histoire partielle des causes perdues, son premier roman, a reçu un très bon accueil critique. L’écrivaine a par ailleurs été récompensée par la National Book Foundation.

Pourquoi avoir choisi d’inclure des personnalités politiques réelles (Poutine, contre qui Bezetov se présente aux élections) ainsi que des événements réels (tels que les attentats contre des immeubles d’habitation en 1999)?

Bien qu’Une Histoire Partielle des Causes Perdues soit une œuvre de fiction, je voulais explorer les réalités politiques en Russie, ce qui signifiait prendre pour décor, autant que possible, le monde réel. Cela a à voir en partie avec le fait que le roman couvre un temps assez long : je pense que cela aurait été étrange de lire un roman qui utilise de vraies personnalités historiques des années 1970, 1980, et 1990, et qui met en scène un leader fictif dans les années 2000. Se servir de la réalité fut également intéressant pour moi du point de vue de la narration, parce que je trouve que la réalité politique en Russie est incroyablement intéressante. Les attentats de 1999 sont un mystère vraiment fascinant, et Poutine est une telle crapule : tous ces communiqués de presse sur la chasse aux tigres et aux baleines ! Je ne pense pas qu’un romancier pourrait faire mieux.

Bien que le roman couvre plusieurs décennies ainsi que la chute du communisme, l’arrière-plan politique semble être encore et toujours un mélange de censure, de surveillance et d’élimination élaborée des dissidents, le FSB étant toujours mis hors de cause. Pensez-vous qu’il y aura un jour une issue à cette opacité politique et à cette fausse démocratie ?

Oui, je pense, bien que je ne sois pas optimiste sur un changement dans un futur proche. En plus des énormes obstacles qui existent pour n’importe quel pays s’essayant à la démocratie, je pense que la Russie doit faire face à plusieurs problèmes de taille: sa vaste superficie, son héritage communiste, sa position unique entre l’Est et l’Ouest. Je ne pense pas que la relation entre la Russie et l’Europe doit inévitablement être conflictuelle, mais je pense pas non plus que la Russie ait une chance d’aspirer un jour à toute sorte d’identité européenne. Cela signifie que toute démocratie éventuelle devra prendre une forme particulièrement russe, et que le réformateur élu devra faire comprendre que le chemin vers la démocratie ne signifie pas forcément que la culture russe sera absorbée par la culture occidentale. C’est particulièrement important, puisqu’une des manières favorites que Poutine utilise pour discréditer ses opposants est de suggérer qu’ils sont les larbins des États-Unis. Assez étrangement, je pense qu’un des obstacles majeurs au changement est en fin de compte la relative solidité de l’économie russe de ces dernières années. Tout comme le chaos économique a tendance à contribuer à un bouleversement politique, la stabilité économique peut au contraire le maîtriser, même au sein de régimes très répressifs (c’est pourquoi tant de pays riches du Golfe ont réagi au Printemps Arabe en donnant de l’argent à leurs citoyens). Les ressources pétrolières de la Russie ont aidé le pays à résister à la récession mondiale. Et lorsqu’on compare la vie en Russie aujourd’hui à la vie sous le communisme (ou même à la vie dans les années 1990, qui était assez anarchique), on se rend compte que de nombreux habitants ont vu leur mode de vie s’améliorer. Je pense que cela fournit un contexte important en ce qui concerne l’envie réformatrice des Russes. Si la vie n’a jamais été aussi facile pour eux (même si ce n’est toujours pas grandiose), les Russes n’auront peut-être pas très envie de donner suite au siècle dernier avec une incertitude encore plus grande. Après tout, ils ont déjà connu des révolutions, avec des résultats plutôt mitigés. Cela signifie peut-être que les choses en Russie devront d’abord se dégrader avant de s’améliorer – bien que j’espère que cela ne sera pas le cas.

De la ville excentrée d’Okha sur l’île de Sakhaline, dans l’Extrême Orient russe, à la célèbre perspective Nevski et aux berges de la Neva à Saint Pétersbourg, on pourrait dire que la Russie est un personnage à part entière dans le roman. Seriez-vous d’accord ?

Oui, absolument. Mon intérêt pour la Russie fut une des raisons pour laquelle j’ai écrit ce roman. C’était très différent de l’écriture de mon second roman, Cartwheel, qui se passe en Argentine, mais qui, selon moi, aurait pu se passer n’importe où. Une Histoire Partielle des Causes Perdues, au contraire, essaie en fin de compte de saisir quelque chose de spécifique des réalités politiques en Russie de nos jours. À un niveau plus élémentaire, placer l’intrigue en Russie était simplement une façon pour moi d’explorer ma propre curiosité à travers une sorte d’aventure imaginaire ; je pense que c’est ce que tous les écrivains doivent faire afin de vivre avec leurs livres assez longtemps pour pouvoir les écrire.

Le lecteur est témoin de la défaite du cerveau humain dans différentes situations : à travers le déclin mental et physique d’Irina, à travers l’internement psychiatrique de Misha et à travers la défaite d’Alexandre à un jeu d’échec contre un ordinateur. Les mortels seraient-ils tous, par définition, des causes perdues ?

Bien sûr, tous les mortels ont un temps imparti, et nos accomplissements sont, sans aucun doute, éphémères. Mais ce n’est pas parce qu’une chose est éphémère qu’elle est dépourvue de sens. C’est la leçon qu’Irina tire de son amitié avec Alexandre : parfois, il peut y avoir de la valeur dans l’éphémère, du triomphe dans la futilité.

Le père d’Irina envoie une lettre à Alexandre Bezetov, lui demandant que faire lorsqu’il est certain qu’il va perdre la partie, avec cette question en particulier : Quelle histoire se raconte-t-on quand on a la certitude écrasante d’être vaincu et qu’on se cogne à des angles à l’intérieur de soi-même ?
Quelle serait votre réponse ?

Je pense que la seule histoire que l’on peut se raconter est ce que Irina et Alexandre finissent par croire : que la signification n’est pas la même chose que la permanence. Molière a dit : « Nous sommes responsables de ce que nous faisons, mais également de ce que nous ne faisons pas ». Je pense qu’on peut dire en toute équité que nous sommes responsables non seulement de nos actions et de nos inactions, mais également de nos tentatives. Parfois, la seule tentative est le signe d’une grande bravoure – et d’une grande valeur.