"L’histoire, mon Dieu, elle est très accessoire. C’est le style qui est intéressant"


Romain Slocombe

Romain Slocombe

Monsieur le commandant

Monsieur le Commandant est une commande de Claire Debru, l’éditrice et conceptrice de la collection Les Affranchis, laquelle impose le format épistolaire.
Elle a incité Romain Slocombe à chercher des idées simples et fortes. Maïté Bernard s’entretient avec Romain Slocombe.

Te voilà donc sur la liste du Goncourt et du Goncourt des lycéens. Alors d’abord, et j’espère que tu me pardonneras cette question de midinette, ça fait quoi d’être un « Goncourable » ?

Cela fait un effet un peu curieux, d’autant plus que les jurés du Goncourt (et la plupart des gens que ce prix intéresse) ne sont pas trop du genre à lire des auteurs publiés dans des collections noires ou policières (même si ce n’est pas le cas pour ce roman de « littérature blanche »). Mais les choses ont tôt fait de rentrer dans l’ordre, puisque Monsieur le Commandant ne figure déjà plus sur la liste réduite, qui vient d’être annoncée le 4 octobre. En revanche, il figure toujours sur celle du Goncourt des lycéens, dont le processus de sélection est différent car il faut aux élèves le temps de lire les quinze ouvrages sélectionnés au départ. Quoi qu’il en soit, je me réjouis surtout du fait que cette exposition médiatique va permettre à mon livre de toucher un plus vaste public en France, et sans doute d’être traduit à l’étranger.

Ce n’est pas la première fois que tu t’intéresses à la seconde guerre mondiale, que ce soit en polar ou en littérature Jeunesse. Pourquoi cette période-là en particulier ?

Mes parents en parlaient beaucoup quand j’étais jeune. Ils avaient fait « le bon choix », s’étant expatriés aux USA pour fuir le nazisme, quelques mois après s’être retrouvés, puis mariés, durant l’été 1940, dans des conditions très romanesques. Mon père — alors qu’il aurait pu tranquillement continuer de travailler dans un cabinet d’architectes New Yorkais — a ensuite rejoint volontairement les forces françaises de l’armée américaine (dans la division que commandait le général Patton) et participé notamment à la libération de Prague. Mon grand-père maternel anglais George Slocombe, journaliste antifasciste, tenait une chronique politique sur la BBC et a vécu à Londres sous le Blitz ; ma tante et son mari, journalistes eux aussi, travaillaient à l’émission « Les Français parlent aux Français » ; et ainsi de suite… Ce n’est qu’à l’âge adulte que j’ai découvert que tout n’était pas aussi idyllique : par exemple, que ma mère avait toujours caché à sa famille française qu’elle était juive du côté maternel. J’ai découvert récemment des correspondances de mes grands-parents paternels prouvant que — comme beaucoup de Français à l’époque — ils étaient antisémites. Cela m’a donné envie d’approfondir davantage ces thèmes et cette époque, en réfléchissant à ce que cela pouvait représenter, en cette sombre période, pour un couple de Français conformistes d’avoir une belle-fille juive.

La débâcle fait l’objet d’une trentaine ou quarantaine de pages. Comment se passe l’écriture d’un morceau comme ça ? C’est beaucoup de recherches d’abord puis l’écriture ou c’est l’alternance entre les deux ?

Recherches d’abord, naturellement — mais cela surtout dans les jours qui précèdent immédiatement l’écriture, afin d’être le plus possible « dans le bain ». Simenon disait que le romancier doit se vider la tête afin d’y laisser toute la place à ses personnages. C’est pareil pour l’action, et pour les circonstances qui entourent celle-ci… À l’époque où j’écrivais ce livre, mon bureau ainsi que les tables voisines étaient recouverts de magazines d’époque grand ouverts avec leurs photos, et de piles d’ouvrages de référence bourrés de marque-pages. Je passais mon temps à lire des récits de cette période — y compris les Mémoires de de Gaulle — et à chercher des témoignages personnels sur Internet. J’ai également interviewé ma voisine du dessus, qui a vécu l’exode ; mais cette dame avait un gros trou de mémoire, à peu près depuis Paris jusqu’à Bordeaux ! j’étais un peu déçu de mon enquête « sur le vif »…

Céline, je crois que c’est le moment approprié de le citer, avait dit « L’histoire, mon Dieu, elle est très accessoire. C’est le style qui est intéressant ». Or dans ton roman, les deux sont indissociables. L’homme qui écrit est un écrivain français très installé, grand bourgeois de droite sans problèmes d’argent, qui déjeune au Ritz avec Jacqueline Delubac, l’ancienne épouse de Sacha Guitry, comme avec des académiciens ou des membres de l’Académie Goncourt. Il a l’amour de la France et de la langue française, on devine qu’il écrit une littérature soignée, et puis comme il s’adresse à un commandant allemand, il le fait forcément avec respect. Comment tu t’y es pris pour entrer dans cette façon de s’exprimer ?

Pareil : je n’ai lu, durant plusieurs mois, que des romans écrits entre 1930 et 1945, afin de me pénétrer du français écrit de l’époque et d’éviter, dans la mesure du possible, les anachronismes de langage. J’ai étudié les différences entre le style, les sonorités de ces textes, et ceux que l’on écrit de nos jours. Je me suis rendu compte que les écrivains de la première moitié du XXe siècle mettaient nettement plus de virgules, ce qui leur permettait de jouer avec le rythme, tout en laissant les portions de phrases plus « coulées », sans virgule, ressortir davantage par contraste. Ils écrivaient d’ailleurs beaucoup mieux que les auteurs actuels. Mes influences stylistiques principales, pour la partie épistolaire de Monsieur le Commandant, ont été Paul Claudel, Pierre Benoit (lui, je l’avais beaucoup lu quand j’étais lycéen), Jean de la Varende et Henry de Montherlant. Les apologies de la collaboration doivent beaucoup à la lecture de Jacques Benoist-Méchin qui fut ministre sous Vichy. J’ai lu également des romans de François Mauriac (pour l’ambiance mortifère de la grande bourgeoisie de province), et retrouvé dans la bibliothèque de mon grand-père un excellent roman peu connu de Jean Galtier-Boissière, Trois Héros, publié en 1947 et qui raconte de façon à la fois très ironique et très vivante les destins contradictoires de trois frères, héritiers d’une grande maison d’édition parisienne, de l’exode jusqu’à la Libération…

Je pensais, naïvement sans doute, que les hommes lettrés de cette époque qui étaient antisémites gardaient quand même une certaine réserve dans les mots. Or ton personnage, bien qu’amoureux d’une juive, y va franco avec les « youpin », « youtre » et autres horreurs. Ici, le moins qu’on puisse dire, c’est que l’amour n’est pas rédempteur. Ce que je voudrais savoir, c’est si tu es un écrivain de la Méthode, qui reste dans la peau de son personnage une fois la journée de travail terminé, auquel cas tu as dû être particulièrement pénible pour ton entourage pendant la rédaction de ce roman, ou plutôt, puisque tu es à moitié anglais, le genre formé à la Royal Shakespeare Company, où on est entraîné à tout jouer, on fait son job avec brio et sincérité, mais une fois le rideau tombé, on rentre chez soi et on ne se prend pas la tête ?

Presque tous les passages où Husson parle de « youpins », de « youtres », de « bec crochus » etc., sont piochés dans la presse antisémite française sous l’Occupation. J’avais rassemblé puis étudié ces textes ad nauseam, je me suis donc parfaitement blindé, et, comme le chirurgien accoutumé au sang et aux tripes, je les plaçais çà et là dans mon texte, aux endroits où je les jugeais nécessaires, sans état d’âme particulier. C’est à présent que je relis mon livre, en lecture publique par exemple, que je ressens alors soudain de plein fouet sa violence. Mais lorsque j’y travaillais, je me sentais assez détaché. Je n’étais donc pas agressif avec mon entourage… juste un peu distrait. Mais c’est naturellement le cas en période d’écriture, car je suis toujours, à n’importe quelle heure, « dans le roman »…

Je trouve que c’est un de tes romans les plus émouvants, et peut-être même ton personnage le plus émouvant, en tout cas le plus frémissant. Le Gilbert Woodbrooke un peu maladroit de tes Série Noire avait beaucoup d’aventures féminines, tout au moins il essayait, et il finissait souvent assez amoché, mais c’était à la fois noir et drôle. Ici, il n’y a pas la distance de l’humour. C’est une passion dévorante et terrible, une véritable maladie comme il l’explique en citant José Ortega y Gasset. Il y a une page particulièrement forte où après avoir rêvé d’Ilse dans la nuit, il se réveille en réalisant que toutes les femmes qu’il a possédées dans la réalité ont laissé une impression moins forte que sa belle-fille dans ce rêve. Est-ce que tu avais prévu d’être aussi grave quand tu as commencé à écrire ou est-ce le personnage qui t’y a amené ?

Le passage en question est un de ceux que je préfère, et où j’ai mis le plus de moi-même dans le personnage — un académicien d’extrême-droite qui a priori devrait m’être assez étranger. Je n’ai certainement pas connu autant de femmes que ce vieux séducteur de Paul-Jean Husson, mais j’ai pu partager son amertume face au temps qui passe, et à la réalisation que les moments de plaisir les plus mémorables ont de moins en moins de consistance à mesure qu’ils ont sombré dans le passé, et que par conséquent ils auraient aussi bien pu ne jamais avoir eu lieu. La gravité du livre ne vient donc pas seulement de son sujet principal, qui est le racisme et ses conséquences, mais aussi de la solitude pathétique d’un vieil homme qui, suite à ses égarements politiques et personnels, ne fait que creuser davantage le vide autour de lui… En me lançant dans l’écriture de Monsieur le Commandant, ma crainte était que le personnage soit si ignoble que le lecteur ne pourrait supporter d’aller jusqu’à la fin du livre. J’ai tenté d’abord de résoudre le problème en lui donnant une infirmité (il a perdu un bras en 14-18), et en l’affligeant de deuils successifs dans sa famille : il perd sa fille accidentellement, puis son épouse. La tumeur au cerveau dont souffre celle-ci, est en réalité la maladie dont ma mère est morte, et certains moments je les ai vécus moi-même, comme la promenade où Husson pousse le fauteuil roulant au bord du fleuve et hésite à faire demi-tour pour retourner à l’hospice… Au fond, je n’ai pas eu de mal à m’identifier à cet homme, et cela jusqu’au bout de l’écriture. Mais je m’identifiais aussi à tous les personnages, lorsque je les faisais parler, ou plutôt que je les entendais parler… J’étais Husson mais j’étais aussi Ilse, par exemple dans la scène où elle raconte l’incident de la jeune étudiante à l’étoile jaune dans le métro : en l’écrivant, je ne faisais que restituer ma propre émotion de lecteur lorsque j’ai lu le Journal d’Hélène Berr d’où cet incident est tiré.

Quand tu es seul maître à bord, tu écris des romans de quatre cents, cinq cents pages. Mais parfois, en Jeunesse, dans la collection Suite Noire, ou dans celle-ci, tu dois faire deux cents pages, voire moins. La contrainte est-elle révélatrice de bonne surprises pendant l’écriture, ou est-ce que c’est frustrant, ou les deux pourquoi pas ?

Monsieur le Commandant est une commande de Claire Debru, l’éditrice et conceptrice de la collection Les Affranchis, laquelle impose le format épistolaire. Une lettre, même écrite par un académicien, ne va pas dépasser les 250 pages, ou alors ce ne serait plus vraisemblable. Surtout une lettre de dénonciation qui doit être lue en assez peu de temps, pour que son récipiendaire puisse agir en conséquence. Cela m’a obligé à me brider un peu — et c’était un bien car j’ai tendance à être trop bavard, à me répandre en informations qui peuvent être lourdes pour le lecteur. Je ne me suis pas du tout senti frustré en écrivant ce livre, et en plus je l’ai naturellement écrit plus vite (environ deux mois) que de coutume. Cela m’incite, pour le futur, à chercher des idées simples et fortes, comme celle qui a donné naissance à ce roman qui rencontre un certain succès…

Quels sont tes prochaines sorties et tes projets en cours ?

D’abord, fin janvier 2012, la sortie du prochain Woodbrooke, Shanghai connexion, qui clôt la trilogie L’Océan de la stérilité. Écrit juste après Monsieur le Commandant, ce sera sans doute le dernier, justement, de mes « gros » livres (il fait environ 900 000 signes). C’est un projet ambitieux, en trois parties, autour de l’exode de Juifs polonais jusqu’au Japon, puis des nazis de Shanghai, et enfin la résistance d’une jeune Lyonnaise qui sera déportée à Ravensbrück. Une sorte de « tour du monde » de la Seconde Guerre mondiale en passant par ses aspects les moins connus… tout cela étant lié à mon personnage de Gilbert Woodbrooke, par l’intermédiaire de son grand-père dont il retrouve les Mémoires chez un bouquiniste.
En mars je sors un polar pour la jeunesse, toujours chez Syros dans la collection Souris Noire : Détective sur cour, un « remake » contemporain de Fenêtre sur cour de Hitchcock. Et une BD dont j’ai écrit le scénario, Les Fabriques de la mort, avec des dessins de Freddy Martin, aux éditions Delcourt.
J’ai également pour 2012 deux projets de livres de photo et de textes illustrés, l’un chez Timeless à Toulouse et l’autre aux éditions Tanibis à Lyon.
Et puis je vais bientôt m’atteler à un roman autour d’un personnage de journaliste espionnant pour l’Union soviétique dans les années 1920, basé sur les activités secrètes de mon grand-père George Slocombe, telles que j’ai pu les découvrir grâce aux archives déclassifiées des services secrets britanniques.

Pour terminer, quel roman, quel film ou quelle expo aurais-tu apprécié dernièrement que tu aimerais conseiller aux lecteurs de Feedbooks ?

Je vais peu aux expos et je vois les films longtemps après leur sortie en salles, donc je me limiterai aux romans : je constate l’émergence récente d’un fort courant dans la littérature noire actuelle, très en contact, de nouveau, avec les réalités du monde contemporain. Le genre de livres que Patrick Raynal, grand découvreur de talents, publierait dans la Série Noire s’il en était encore le directeur, ce qui n’est pas le cas — malheureusement pour les bons auteurs. Je citerai, entre autres : Sophie Di Ricci (Moi comme les chiens, et tout récemment : Jaguars, tous deux chez Moisson Rouge), Rachid Santaki (Les anges s’habillent en caillera, également chez Moisson Rouge), Marin Ledun (Les Visages écrasés, au Seuil), Marc Boulet (Le Roi de Pékin, chez Denoël).

Editorial reviews (3 reviews)


Un héros peu recommandable, un grand livre à recommander.

Dans Monsieur le Commandant, Romain Slocombe se met dans la peau d'un écrivain pétainiste.

Il y a ceux qui ont arrêté, déporté, torturé des juifs, des résistants comme ces miliciens français. Et il y a ceux qui, comme Jean Paul Husson, héros de la première guerre mondiale, écrivain reconnu, ont encouragé par leurs textes la haine de ces "apatrides".. Cet homme respecté, catholique illuminé (...)