La mémoire ne s'ajuste pas à la volonté

Petits combattants

Raquel Robles est née à Santa Fe en 1971. Écrivain, elle est aussi enseignante spécialisée dans les sciences de l’éducation et travaille auprès d’adolescents en difficulté. Elle est l’auteur de deux autres romans. Membre fondateur de l’association H.I.J.O.S. (Les enfants de disparus), elle s’est consacrée à la lutte contre l’impunité. Petits Combattants est le récit fictionnel d’une expérience vécue par elle et des milliers d’autres Argentins entre 1976 et 1983.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire Petits combattants ?

Il est difficile de savoir exactement ce qui m’a motivé pour écrire ce livre. Ce que je peux dire c’est qu’après en avoir écrit d’autres, j’ai ressenti le besoin d’écrire à propos de mon expérience et il m’a semblé que j’étais en conditions de le faire.

Pourquoi avoir choisi une enfant comme narratrice ?

J’ai choisi une fille parce que je ne voulais pas écrire à propos de mon enfance mais depuis cette enfance. Trouver cette voix m’a beaucoup coûté. Et j’ai dû nettoyer la prose jusqu’à la laisser sans artifices. Ça a été un exercice très intéressant.

Petits combattants est une succession de récits. Comment les avez-vous choisis ?

Pendant le temps de l’écriture de ce roman, j’ai rempli un sorte de journal intime. Chaque nuit, une fois au lit, je le prenais et, fermant les yeux, je laissais les souvenirs me prendre d’assaut, n’importe quel souvenir de mon enfance. A partir de ce souvenir je commençais à écrire en lâchant prise, permettant à la fiction de remplir les lacunes de la mémoire et de porter cette scène là où la narration le demandait. J’ai essayé, quand ma mémoire me donnait des sensations sans images, d’états d’âme de ces années sans souvenirs de trouver des événements fictionnels qui pourraient raconter ces sensations, ces états d’âme.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur la scène du ballon violet ?

La scène du ballon violet essaie de raconter la bataille contre la mémoire. Dans l’effort pour survivre, pour aller de l’avant, il est parfois nécessaire de s’auto-imposer une espèce d’amnésie. Mais la mémoire ne s’ajuste pas à la volonté. Elle s’échappe, se filtre, se sent provoquée par des stimulations insignifiantes. Dans cette dialectique, dans ce va-et-vient oublier/se rappeler, la vie s’est construite peu à peu.

Comment ont grandi les enfants victimes du Pire ?

Chacun a fait un chemin, et je en sais pas s’il est possible de généraliser. C’est pour ça, peut-être, que la génération qui a grandi après le Pire, est en train d’écrire maintenant que nous sommes adultes.
Aussi je crois que, après tant d’années d’impunité, quand la justice arrive, quoi que tardivement et d’une manière insuffisante, il est possible de mesurer la douleur de ceux qui ne sont pas morts et n’ont pas été kidnappés. La douleur de ceux qui vivent une vie qui d’un coup a été interrompue pour commencer à vivre un substitut qui a coûté beaucoup pour devenir une vraie vie. Chaque mort de la dictature a été – et continue à être – une partie d’une trame familiale. Peut-être il est temps pour que l’on puisse penser avec plus de détail cette tragédie politique qui a affecté tant et tant de personnes.