Je veux croire que mon talent d'écrivaine, si talent il y a, me vient de Stéfania ma mère

Scholastique Mukasonga, née en 1956 dans la province de Gikongoro au Rwanda, est une écrivaine rwandaise d’expression française, lauréate du prix Ahmadou-Kourouma et du prix Renaudot en 2012.

Pourquoi les livres ont-ils tant compté dans votre parcours ?

J’ai souvent dit que c’était le génocide des Tutsi au Rwanda qui avait fait de moi une écrivaine. Mais ce devoir de mémoire remonte à plus loin. Lorsque, en 1973, chassée de l’école d’assistante sociale de Butare, j’ai dû comme beaucoup d’étudiants et de fonctionnaires tutsi me réfugier au Burundi, je crois que mes parents m’avaient chargée de conserver la mémoire de ceux qui restaient au Rwanda et pressentaient, les persécutions quotidiennes en étaient les prémices, l’extermination finale. Mes deux premiers livres ont, je l’espère, répondu à ce devoir de mémoire. Ce sont les tombeaux de papier pour ceux dont on ne découvrira jamais les corps.

Que devez-vous à votre mère dans votre savoir faire de conteuse ?

Chaque soir, à la lueur des flammes du foyer, j’écoutais les contes de ma mère. Hélas, je crains et je regrette de m’être souvent endormie.

Mais je veux croire que mon talent d’écrivaine, si talent il y a, me vient de Stéfania ma mère. C’est pour cela sans doute que mes livres ne sombrent pas dans l’horreur et ménagent au lecteur des pages d’humour et de description des moments heureux de mon enfance. Même au profond de l’enfer, l’enfance ménage des répits de bonheur.

Les écrivains sont-ils ou non des Titicarabi ?

Titicarabi est un mot passe-partout: moquerie, énervement, admiration. Cela s’applique aux écrivains comme à tous.

Que signifie être aujourd’hui une écrivaine rwandaise d’expression française ?

Dans les années 1960, on apprenait le français dès l’école française. mais les Rwandais possèdent une langue nationale parlée par tous. Aussi le français ne sortait guère des établissements scolaires et de l’administration. Il me semble que j’ai écrit le français avant de le parler. J’ai donc tout naturellement écrit en français. Que faire d’autre si on veut être publié? Mais je parle toujours ma langue maternelle et mes livres sont parsemés de mots kinyarwanda.

L’histoire du Rwanda, telle que vous la racontez, est-elle aujourd’hui enseignée au Rwanda ?

Les mythes de l’anthropologie raciste inspirés du XIX siècle ont falsifiée l’histoire du Rwanda et les élugubrations les plus absurdes se sont développées à propos des Tutsi: le personnage de Fontenaille dans Notre-Dame du Nil en fournit un exemple. Heureusement, les historiens africanistes sérieux ont réfutés ces fantasmes. L’histoire enseignée au Rwanda est bien la même que celle que je laisse entrevoir dans mon dernier livre, " Ce que murmurent les collines".