J'ai été abasourdie par la beauté du lieu, mais également en colère que cette beauté soit utilisée de manière à distraire des horreurs de l’esclavage

Née à Houston en 1974, Attica Locke vit désormais à Los Angeles. Elle est scénariste pour le cinéma et la télévision. Après Marée noire, Dernière récolte est son deuxième roman à paraître à la Série Noire.

La scène d’ouverture est une réussite et rend bien le scandaleusement beau de Belle la vie. Quelles ont été vos sources d’inspiration pour créer ce lieu ?

En 2004, je me suis rendue à un mariage au cœur de la plantation d’Oak Valley dans la ville de Vacherie, en Louisiane. Je n’étais jamais allée dans ce genre d’endroit auparavant, et j’ai été abasourdie par la beauté du lieu, mais également en colère que cette beauté soit utilisée de manière à distraire des horreurs de l’esclavage. J’ai trouvé cela indécent d’organiser une fête, surtout un mariage, sur le sol d’une plantation.

Dernière Récolte est-ce l’envers du décor d’Autant en emporte le vent ?

Je ne pense pas. Dernière Récolte est vraiment censé traiter de notre interprétation contemporaine de l’histoire et du passé.

Vous remerciez Dennis Lehane à la fin de votre ouvrage. Le roman noir est-il le genre approprié pour revisiter l’histoire ?

Je pense que la focalisation du roman noir sur les aspects les plus sombres de la nature humaine en fait un choix intéressant à travers lequel on peut scruter l’histoire, constituée en grande partie d’abjects personnages et de mauvaises actions.

Dernière récolte est un roman policier dans lequel la police ne joue pas un rôle à la hauteur de ce qu’on attendrait d’elle. Plaider coupable – dans une affaire dans laquelle on a rien à se reprocher – parce que l’on est noir, que l’on a déjà un casier judiciaire, et que l’on nous promet une peine allégée, est-ce encore courant en Louisiane ?

Je pense que cela se vérifie à de nombreux endroits aux États-Unis, pas seulement en Louisiane. Mon mari est avocat commis d’office à Los Angeles, et dans certains cas, il lui arrive de conseiller à son client d’accepter une réduction de peine (dans un plaidoyer de marchandage) plutôt que de risquer de perdre au tribunal. Il est très facile d’être condamné à tort, avec ou sans casier judiciaire, que l’on soit noir ou blanc. Ça arrive presque tous les jours. Le désir de justice obscurcit souvent tous les aspects d’une affaire criminelle (de l’arrestation au procès) et les policiers, les procureurs et les jurés n’ont pas toujours la bonne personne.

Il y a deux enquêtes dans ce roman : une dans le passé et une actuelle qui vont se rejoindre à la fin et donner tout son sens à ce roman. La construction du roman a-t-elle été difficile à mettre en place ?

Je n’ai pas trouvé la structure difficile à écrire. La partie la plus dure du processus a été d’accepter le fait que certaines des idées que j’avais pour la narration ne fonctionnaient pas. Dans mes premiers brouillons, je racontais l’histoire de Jason, l’ancêtre de Caren, par des retours en arrière, mais ça ralentissait l’histoire. Cela apportait un certain nombre de révélations sur l’histoire de la famille de Caren, mais cela nous éloignait d’elle, le personnage principal.

Pourriez-vous en quelques mots décrire la psychologie de Caren Gray ?

Au début du roman, Caren est « coincée », c’est quelqu’un qui, dans cette plantation, se cache de la vie, en sécurité avec sa fille, à l’abri du monde, comme derrière la vitre d’un musée. En grandissant, elle a toujours voulu s’échapper de la plantation et pourtant, lorsqu’elle apparaît pour la première fois dans le roman, il semble qu’elle s’est juste résignée au fait que c’est là qu’a toujours été sa place. De ce fait, je voulais que l’état psychologique de Caren soit la caractérisation de mon sentiment sur les Américains, encore souvent « coincés » dans une mentalité de plantation par rapport à la couleur de peau.