L'écriture était à la fois cathartique et également un moyen de me protéger des événements

911

Shannon Burke est né dans l’Illinois. Il a été ambulancier à New York. Il est scénariste (Syriana) et écrivain. Après Manhattan Grand-Angle (Gallimard, 2007), 911 est son second roman. Les droits d’adaptation cinématographique ont été achetés par la Paramount. Todd Kessler (Les Soprano, Damages) en écrit actuellement le scénario pour le metteur en scène Darren Aronofsky (Requiem for a dream, Black Swan).

Le ton sec sans pathos, est-ce votre style intrinsèque d’écriture ?

Je dirais plutôt que c’est devenu mon style d’écriture pour ce roman. Les situations étaient tellement incroyables que j’avais l’impression qu’elles parlaient d’elles-mêmes. Par ailleurs, ce style minimal reflétait le stoïcisme des ambulanciers. Je voulais que les descriptions soient cliniques dans leur précision et leur concision. Ce style correspond à l’environnement et aux circonstances.

A chaque page, on sent l’univers vécu. Revendiquez-vous le caractère documentaire de ce roman ? Pourriez-vous nous dire ce qui vous a conduit à écrire 911 ?

La plupart des événements du roman me sont arrivés ou m’ont été rapportés. Il y a sans nul doute un élément du roman qui est ma tentative de faire un compte-rendu d’événements réels et de les récréer avec exactitude.

La raison pour laquelle j’ai écrit ce roman est que j’ai commencé à écrire avant de travailler en tant qu’ambulancier, il était donc naturel pour moi d’écrire sur ce que je voyais dans l’ambulance. Par ailleurs, l’écriture était à la fois cathartique et également un moyen de me protéger des événements. Quand on écrit sur quelque chose, cela devient en partie une œuvre d’art, et cela retire une partie de sa puissance. J’ai écrit ce roman parce que je suis écrivain, c’est ce que je fais, et j’écris pour me protéger de l’horreur de ces événements.

Alors, faut-il devenir insensible pour bien exercer le métier d’ambulancier dans de tel quartier ?

Il est probablement nécessaire d’être un peu insensible si on veut travailler aux urgences dans quelque quartier que ce soit, mais surtout à Harlem, quand je travaillais là-bas. La ville avait, en gros, laissé tomber ce quartier et il y a eu de très nombreuses morts et de blessures qui auraient pu être évitées quand j’y étais. Les gens étaient vraiment frustrés par cet abandon, et ils passaient leur frustration sur nous. On faisait de notre mieux, la plupart du temps, mais c’est impossible d’être témoin tous les jours d’une situation fondamentalement désespérée et tragique sans devoir se fermer aux autres. Il est nécessaire d’être insensible afin de pouvoir continuer à faire son travail.

Vous remerciez de nombreuses personnes à la fin du roman. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur le travail de réécriture entre la remise du premier manuscrit et la publication du roman ?

J’avais un brouillon du roman en 1997 et il s’est passé à peu près onze ans entre le moment où j’ai fini le premier brouillon et la publication du roman. Lorsque j’ai commencé à écrire ce roman, j’avais connu un certain nombre d’expériences qui ont fini par figurer dans le roman, mais je n’avais aucun recul ou aucune compréhension globale de la signification de ces expériences. Dans les premiers brouillons, alors que j’essayais de donner aux événements une forme cohérente pour l’histoire, j’ai commencé à faire la morale et à expliquer que cela aspirait toute l’énergie du livre. Cela me mettait personnellement mal à l’aise de travailler dessus, comme j’avais l’impression que je n’arrivais pas à atteindre la vérité de ces événements. Je n’étais pas sur le bon chemin. J’ai fini par mettre le livre de côté. Cinq ans ont passé. Puis, un jour, je parlais à ma mère au téléphone. J’étais en train de travailler sur un autre livre, et elle m’a dit :
- Qu’est-ce qui est arrivé à ce livre, 911 ?
- Je l’ai jeté. Ça ne fonctionnait pas.
- J’ai toujours aimé ce livre. Tes frères l’aimaient bien aussi. Tu devrais y jeter un coup d’œil, encore une fois.

Je lui ai dit que c’était sans espoir, que j’avais travaillé dessus une éternité, que je n’arrivais pas à en tirer quelque chose, mais elle a persisté, et cet après-midi-là je suis allé chercher le livre. J’en avais gardé un seul exemplaire. Il se trouvait derrière la maison, dans un abri de jardin. L’abri avait été inondé et il y avait des champignons qui poussaient sur la couverture du livre. J’ai nettoyé la couverture et j’ai commencé à lire. Cinq ans après, l’histoire me paraissait bien plus claire. Cette période m’avait permis de digérer les événements. Mon travail consistait simplement à essayer de garder la nature un peu surréaliste et déchiquetée des événements, mais d’en faire un récit cohérent. Une fois le livre réarrangé, je l’ai fait lire à de nombreux amis, dont des ambulanciers, afin de m’assurer que j’avais été honnête et exact dans les faits.

Pourriez-vous partager quelques unes de vos lectures marquantes ?

En tant qu’écrivain, cette liste risque d’être longue. Hemingway fut une influence majeure quand j’étais jeune. Mais aussi Tolstoï, Twain, Knut Hamsun, Kawabata, Saul Bellow, et les livres de non-fiction de Peter Matthiessen. Quand j’écrivais les premiers brouillons de 911, je lisais les premiers romans de James Kelman. Ma copine de l’époque parlait français et je passais tout mon temps dans l’ambulance à lire des classiques français, dans leur langue d’origine : Stendhal, Dumas, Flaubert, Zola, Camus, presque tout Sartre, Robbe-Grillet, et Duras, entre autres. Assez tôt dans ma vie, j’ai été influencé par les grands écrivains américains, et ce n’est que plus tard que j’ai commencé à lire beaucoup et un peu au hasard. Tout cela a eu une influence sur le roman.

Editorial reviews (8 reviews)


Cunéipage : 911 (August 03, 2014)

Ca flingue, ce roman, c’est violent, et c’est cash, c’est sincère, ça concerne, on plonge dans les tours et détours des comportements, au coeur de la noirceur, et on doit faire des pauses, avaler, laisser reposer un peu. Remuant. Excellent.

Encore du noir : 911 (July 02, 2014)

911 est un roman poignant et fulgurant, par bien des aspects accablant, mais surtout un livre passionnant et qui à le grand mérite d’allier la forme choquante à un fond particulièrement pertinent par les questions qu’il pose sur la nature humaine et sa capacité à accepter et à supporter la souffrance – la sienne comme celle d’autrui.

911 est à la fois une chronique frénétique et une fiction sauvage, éprouvante, qu'on lit comme en apnée.