Je voulais bâtir une sorte de panorama de l'histoire secrète des années 1930

Avis à mon exécuteur

Écrivain, photographe, cinéaste, peintre, illustrateur et traducteur, Romain Slocombe réconcilie depuis plus de trente-cinq ans le roman noir, l’avant-garde artistique et l’univers underground de la contre-culture américaine ou japonaise. Armé de son humour british, il aborde des sujets graves au fil d’intrigues minutieusement documentées.

Depuis combien d’années, portez-vous ce projet ?

Il y a deux ans environ j’ai commencé à m’intéresser à l’espionnage soviétique de cette période de l’entre-deux guerre, en préparant l’écriture de mon roman précédent, Première Station avant l’abattoir (éditions du Seuil, 2013) — librement inspiré d’un épisode de la vie de mon grand-père, l’historien et journaliste politique anglais George Slocombe, dont j’avais appris qu’il aurait fait de l’espionnage pour l’URSS dans les années 1920, depuis son poste de correspondant à Paris du quotidien de gauche le London Daily Herald. J’ai commencé à lire énormément d’ouvrages sur la question, et je retrouvais souvent mentionnée, mais en un seul paragraphe ou une note de bas de page, la mystérieuse mort de l’agent communiste d’origine polonaise Walter Krivitsky, retrouvé “suicidé” d’une balle dans la tête, sur le lit d’une chambre d’hôtel de Washington en février 1941. Krivitsky avait fait défection trois ans plus tôt et annoncé à l’avance la signature du pacte germano-soviétique. Tout comme Trotsky, il était sur la liste noire de Staline. Le sujet du film Triple agent d’Eric Rohmer, à propos de l’enlèvement à Paris en 1937 du général monarchiste russe Evgueni Miller par les services soviétiques, m’a également fasciné. Je me suis alors souvenu d’un autre film, celui-là de Jean-Louis Comolli, L’Ombre rouge (1981) avec Claude Brasseur, Nathalie Baye et Jacques Dutronc, sur des agents communistes faisant du trafic d’armes pour les républicains espagnols et finissant traqués par leurs commanditaires russes. Toutes ces affaires sont liées, et en approfondissant le sujet je me suis rendu compte qu’il y avait là une histoire extraordinaire à raconter.

Quels sont les  garde-fous pour un écrivain quand on aborde un tel pan de l’histoire ?

Je précise qu’il s’agit d’un roman, donc que je bénéficie d’une sorte de liberté ou de “licence artistique” qui n’est pas accordée à l’historien. En revanche, j’ai besoin de croire moi-même à mes propres récits, je tiens donc à leur vraisemblance historique et psychologique. Il faut donc connaître avec une certaine précision le contexte de l’époque, les tenants et les aboutissants des situations politico-historiques, etc. J’ai dû faire énormément de recherches. Dans ce livre il y a des scènes inventées, mais crédibles, et d’autres qui sont absolument authentiques, comme la réunion très tendue avec les trotskystes chez l’avocat parisien Gérard Rosenthal en novembre 1937 sur laquelle je possédais trois récits concordants de témoins. D’autres scènes sont rapportées par des agents soviétiques dans leurs Mémoires, comme celle où Iéjov, le nouveau ministre de l’Intérieur et favori de Staline à l’époque des grandes purges, apostrophe les officiers du NKVD terrifiés. Lorsqu’un personnage historique s’exprime, j’essaye dans la mesure du possible de lui faire dire des choses qu’il a dites réellement.

Pour obtenir des faux aveux publics, Staline a pratiqué la politique de la prise d’otage des familles des condamnés. Que sait-on aujourd’hui des descendants de toutes ces victimes de la terreur ?

Ceci étant un peu en dehors de mon domaine de recherches, je n’ai pas d’informations très précises sur le sujet. Si seul le père de famille disparaissait, l’épouse restait avec les enfants, en butte à l’ostracisme des voisins, aux brimades envers la famille de l’"espion". C’est ce que raconte Nelli Konstantinova Kalinina, fille du constructeur d’avions Kalinine fusillé en 1938. Devenue adulte, et son père réhabilité depuis longtemps, elle était encore considérée comme un “élément suspect” et sa carrière scientifique fut entravée jusqu’en 1972. Mais souvent les familles entières étaient déportées au Goulag, dont beaucoup ne sont pas revenus. Les épouses des maréchaux et généraux de l’Armée rouge fusillés à l’été 1937 ont été exécutées à leur tour, en 1941 après le début de l’invasion nazie de l’URSS. Les enfants des fusillés, s’ils n’étaient pas arrêtés avec leur famille, étaient souvent livrés à eux-mêmes, le choix leur restant entre intégrer une associations de jeunes pionniers — à condition de dénoncer publiquement leurs parents comme “espions” trotskystes, facistes, nazis etc. — ou rejoindre une des bandes d’orphelins errant dans les terrains vagues, et régulièrements raflés et exécutés par la police. Les suicides d’enfants dans cette situation étaient fréquents. Tout cela n’est pas très connu chez nous, où la révélation du Goulag s’est produite de manière très tardive, les intellectuels français ayant longtemps défendu l’URSS et ses positions “progressistes” en se voilant la face pour nier les crimes. Il a fallu 1968 et le choc des images de l’invasion de la Tchécoslovaquie et l’entrée des chars russes à Prague pour que les choses bougent un peu en France à ce sujet. Et puis il y a eu la chute du Mur, la révélation des méthodes de la Stasi… Notre perception actuelle est très différente de celle qui prévalait à l’époque de mon adolescence, où le PCF faisait autour de 25% de voix aux élections. Dans mon roman je parle des charniers découverts dans la banlieue sud de Moscou dans les années 1990 grâce à la Perestroïka. Des dizaines de milliers de personnes ont été exécutées d’une balle dans la nuque et jetées dans des fosses communes, surtout entre 1937 et 1941. Des charniers du même genre ont été découverts en forêt près du village de Levachovo, dans les environs de Saint-Petersbourg (ex-Leningrad). Selon les chiffres officiels, 46 771 personnes de Leningrad, en grande majorité des condamnés politiques, ont été abattues entre 1937 et 1954 sur ce site et d’autres qui n’ont pas encore été identifiés. Il existe en Russie de nombreuses associations et groupes culturels, nationaux ou religieux, dont l’association “Memorial”, qui travaillent sur cette question.

Un jour dans les années 30, un agent du NKVD découvrit dans les archives la preuve que Staline avait été un agent provocateur du tsar. Quand cette information a-t-elle été enfin rendue publique ? Quelles ont été les premières réactions en Russie et ici en France ?

L’appartenance de Staline à l’Okhrana avant la révolution est encore considérée comme une légende par la plupart des historiens “sérieux” en Occident. Mais sont-ils si sérieux que ça ? Car écrire une biographie précise et authentique de ce dictateur dont la puissance était inouïe, à un point qu’on a du mal à imaginer de nos jours, est à peu près aussi périlleux que le serait d’entreprendre une biographie honnête de Kim Il-Sung ! Les historiens biographes de Staline se contentent donc habituellement de se recopier les uns les autres. Durant ses années de pouvoir, de 1925 à sa mort en 1953, Staline a passé son temps à effacer les traces écrites de sa carrière depuis l’époque où il était un petit conspirateur géorgien, et à éliminer ses rivaux ainsi que tous ceux qui l’avaient connu du temps de sa jeunesse. Les histoires du parti étaient réécrites en permanence, de même que les dirigeants étaient effacés tour à tour des photographies officielles. Néanmoins, il est impossible de tout supprimer, et le rôle de mouchard qu’a joué l’agent Djougachvili au sein du parti bolchevik entre 1906 et 1913 me paraît avéré. Ce parti était d’ailleurs considérablement infiltré par la police du tsar, une des meilleures du monde à l’époque. Beaucoup d’agents infiltrés ont été démasqués, comme Roman Malinovsky, un proche de Lénine, mais pas tous.
A part des rumeurs ayant couru dans les milieux de socialistes dissidents émigrés en Europe démocratique dans les années 1920, la première révélation du dossier secret de Staline a été faite par Alexandre Orlov, ex-chef du NKVD en Espagne durant la guerre civile, qui fit défection et se réfugia aux USA en 1938. Il publia The Secret History of Stalin’s Crimes en 1953 peu après la mort du dictateur. Orlov est d’ailleurs un des personnages de mon roman. Les autres sources à partir desquelles j’ai travaillé pour mettre en évidence la trahison de Staline, sont Un espion nommé Staline (1974) par Marcel Ollivier, qui se rendit en Russie dès 1920 où il milita à la section française du Komintern, et à son retour en France fut secrétaire de la Fédération des étudiants communistes ; et Staline agent du tsar (2003) par Roman Brackman, historien russe déporté au Goulag et plus tard réfugié aux États-Unis. Ces deux ouvrages sont absolument fascinants à lire. Mais tout cela ne fait pas encore partie de l’Histoire officielle, le sujet est trop polémique, justement. De même qu’on passe généralement sous silence le vol par Staline du trésor de la Banque d’Espagne, que je raconte pour la première fois en détail et qui est un fait historique indubitable. Je rappelle dans mon roman que le seul pays qui fit cadeau d’armes à la révolution espagnole fut le Mexique, tandis que l’URSS, et un parti local voisin comme le PCF, se nourrissaient de manière éhontée sur le dos des républicains.

Via Victor Krebnitsky, le lecteur vit les purges en URSS, l’indigne politique stalinienne pendant la guerre d’Espagne, la traque impitoyable du NKVD, la rotation des cadres par la mort de ceux-ci, les rumeurs des négociations pour le pacte germano-soviétique. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur l’écriture de ce roman ?

C’était pour moi la première fois que je travaillais sur la vie d’un personnage réel et que j’en faisais le héros d’un livre. Mais il était hors de question de faire un “biopic”, cela ne m’intéresse pas, je suis romancier pas biographe. J’ai du mal à supporter tous ces jeunes écrivains français contemporains qui cherchent un personnage réel, genre Jayne Mansfield ou Edward Limonov (que d’ailleurs j’ai bien connu quand il vivait à Paris), et racontent (avec talent ou pas, ce n’est pas la question) ce qui est arrivé à ces personnages pour le publier à la rentrée littéraire sous l’étiquette “roman”. Je regrette, mais je n’appelle pas cela des romans : ce sont des biographies, des essais, ou des reportages journalistiques. Personnellement, en partant de l’existence extraordinaire qui fut celle de Walter Krivitsky — le modèle de Victor Krebnitsky —, et des problèmes qui se posaient à lui en tant que révolutionnaire, puis de transfuge et d’homme traqué, et, pendant tout ce temps, de père de famille anxieux de protéger les siens, je voulais bâtir une sorte de panorama de l’histoire secrète des années 1930, vue sur le plan à la fois de la morale et de la politique. J’étais fasciné par le destin de ces agents — Krivitsky, Reiss, Orlov et Mally — et la façon dont chacun de ces communistes a réagi aux horreurs du stalinisme et à la menace qu’il faisait peser sur eux et leurs familles. L’un a fait défection et collaboré avec les services de renseignement occidentaux, un autre a voulu rejoindre les trotskystes et a été abattu par les tueurs lancés à ses trousses, le troisième a filé avec la caisse et s’est terré avec sa femme et sa fille aux États-Unis, le dernier est rentré docilement à Moscou en sachant qu’il y serait torturé et fusillé. Krivitsky est celui qui m’intéressait le plus en raison de son caractère ambigu et par conséquent si humain : il est prêt à (presque) tout pour sauver sa peau, et psychologiquement c’est un homme très torturé. Pour raconter son histoire j’ai fait le choix de garder un certain nombre de personnages sous leur nom réel, de modifier les noms de certains autres, et de mêler des épisodes entièrement inventés à d’autres absolument réels mais peu connus. Je me suis ainsi ménagé un large espace de fiction au sein même de la réalité. Une fois établie cette méthode d’écriture, cela fut relativement facile. Il y avait juste énormément de faits, d’événements, de noms (les agents soviétiques avaient aussi des alias, pseudonymes, et noms de code, tous différents), à intégrer, tout en dégageant un récit cohérent, et clair pour le lecteur qui n’a pas forcément toutes les connaissances historiques concernant cette période. Il me fallait aussi apprendre à connaître le Barcelone de 1936 en pleine guerre civile, le Moscou de 1937 durant les grandes purges, le Paris d’avant-guerre au temps de l’Exposition universelle du Palais de Chaillot, et ainsi de suite. Le roman a pris environ neuf mois à écrire.

Staline a gagné la guerre. Conséquences : après guerre, la politique de terreur et le pacte germano-soviétique ont été rangés aux oubliettes de l’histoire. N’est-ce pas pour cette raison qu’il redevient une référence en Russie aujourd’hui ?

Nous vivons encore les conséquences de l’accord d’après-guerre entre Churchill et Staline, où toutes les vérités qui pourraient fâcher ont été repoussées sous le tapis… Il fallait bâtir une légende susceptible de rassembler la droite et la gauche pour rebâtir un monde pacifique au-dessus des ruines. Le pacte germano-soviétique n’a pas cessé d’être un sujet tabou, semble-t-il, puisque ses causes sont encores présentées de façon totalement mensongère dans les documentaires télé français ou britanniques, par exemple. On y entend régulièrement : “Staline a brusquement eu l’idée de signer ce pacte, afin de gagner deux années de tranquillité et renforcer l’Armée rouge afin d’être capable de vaincre Hitler.” Rien n’est plus faux, et mon livre l’explique. De même que le démontre le fait, historiquement prouvé, que Staline a refusé de croire aux rapports de ses services secrets, et notamment de l’agent Richard Sorge à Tôkyô, l’informant de la date exacte de l’entrée de la Wehrmacht en URSS, le 22 juin 1941. Staline, assez bêtement pour un homme aussi rusé, faisait confiance à Hitler (je suppose qu’il n’imaginait pas que celui-ci serait stupide au point de répéter l’erreur de Napoléon 1er). Pour faire plaisir à Hitler il lui livrait d’ailleurs les réfugiés communistes allemands antinazis, Margarete Buber-Neumann entre autres, afin qu’il les mette en camp de concentration. Staline ne préparait absolument pas son pays à la guerre. La propagande antinazie était stoppée depuis 1939 (voir Victor Kravtchenko, J’ai choisi la liberté, 1947), les troupes soviétiques ont été prises totalement par surprise, leurs lignes enfoncées presque jusqu’à Moscou et des centaines de milliers de soldats russes faits prisonniers dès le début de l’invasion.

De nos jours on assiste en Russie à un grand retour de Staline, c’est très mal vu de le critiquer. Il y a au fond une certaine logique : Staline n’était pas communiste, c’était une sorte de fasciste rouge-brun avant l’heure, avec une mentalité féodale du Caucase, et, quoique Géorgien d’origine, un nationaliste “grand-russe”, partisan d’une grande Russie entourée de petits pays satellites afin de bien tenir l’ennemi à distance. Tout à fait compatible avec Poutine, d’autant plus que celui-ci est un ancien officier des services secrets. J’ajoute que, du point de vue russe, l’attitude de cette nation vis-à-vis de ce qui se passe en Ukraine est parfaitement logique et compréhensible, en dépit des méthodes typiquement brutales et mensongères. Les Russes se sentent menacés, encerclés, grignotés de l’extérieur — rien de surprenant à ce qu’ils réagissent avec force, récupèrent la Crimée qui était à eux jusqu’en 1954 (où Krouchtchev, ukrainien, en a fait cadeau à sa république natale sans penser aux conséqences futures), et tentent de garder sous leur influence l’est de l’Ukraine. Ils ne veulent pas conquérir l’Ouest, ils veulent juste qu’on respecte leur fierté, et aussi l’intégrité territoriale historique de leur vaste empire non démocratique… De même, Staline, ce grand paranoïaque qui a fait tuer des milions de gens, qui changeait de chambre à coucher chaque nuit et avait peur de monter dans un avion, désirait surtout être tranquille chez lui au Kremlin ou dans ses datchas de campagne à chanter, raconter des blagues obscènes et boire de la vodka entre potes.

Vous l’auteur de polar, lisez-vous encore Dashiell Hammett ?

Cela fait plus de trente ans que je ne l’ai pas lu ! Je n’ai du reste lu que deux ou trois de ses romans, ainsi que quelques nouvelles. Je me souviens surtout de La Clé de verre et de ses dernières pages, extraordinaires. Hammett et sa compagne Lilian Hellman étaient des stalinistes et j’ai glissé un mot à leur sujet dans mon roman, en guise de clin d’œil à mon passé de “polardeux”. De toute manière j’appartiens à l’école hard-boiled : j’aime les écrivains américains du XXe siècle plus que tout, avec leur écriture sobre et efficace. Hammett, Hemingway, John Dos Passos, Horace McCoy, Jim Thompson et, plus contemporains, James Crumley ou Jim Harrisson… Je crois à l’écriture simple. Sujet, verbe, complément, pas trop d’adjectifs. La langue française est le véhicule idéal pour ça, mieux même que l’anglais — que je connais bien, puisque c’est ma langue maternelle. Pour moi, le travail du romancier, c’est de raconter une bonne histoire, bien structurée, sans fioritures et de manière honnête.