Les régressions sont toujours possibles. Mon roman est une sorte de mise en garde.

Ératosthène

Thierry Crouzet est un touche à tout, toujours surprenant. Ératosthène est un roman historique, en fait très personnel et terriblement contemporain.

Pourrais-tu nous dire quelques mots sur ta première rencontre avec l’éclectique Ératosthène ?

Ça remonte sans doute à mes premières lignes de code. Programmer le crible d’Ératosthène pour calculer les nombres premiers est un passage obligé. Mais j’ai eu envie d’écrire sa vie bien plus tard, quand j’ai découvert qu’on avait presque tout oublié de lui, sa mesure de la Terre, sa philosophie, tous ses textes… Je me suis dit que nous étions peut-être en train de faire la même chose avec d’autres penseurs, certains encore vivants, géniaux et négligés.

Depuis quand travailles-tu sur ce roman ?

En 2000, j’ai voulu écrire un roman sur Newton. Dans le premier livre que j’ai lu sur lui, je suis tombé sur Ératosthène, par hasard. J’ai terminé la première version du roman en 2002. Je publie en 2014 la huitième version. Dans la version ebook, j’ai ajouté trois bonus : un journal qui raconte mes recherches, une chronologie objective, une bibliographie.

Quelle est la part de vérités historiques dans ce roman ?

J’ai pris en compte tous les faits avérés, concernant Ératosthène, concernant l’époque. Tous les personnages ont existé, de même les complots, les batailles, les meurtres. C’était une époque assez terrible.
Après, certains faits étaient inexplicables sans quelques hypothèses d’ordre intime. Pourquoi Ératosthène devient à 40 ans directeur de la bibliothèque d’Alexandrie ? Pourquoi conserve-t-il sa charge sans jamais être inquiété alors que ça valse en Alexandrie autour de lui ? Quand les historiens n’ont que des questions, j’ai proposé des solutions.
Jusqu’à aujourd’hui, Ératosthène a été étudié par des spécialistes, de telle ou telle de ses œuvres. Personne, excepté peut-être Fraser au début des années 1970, n’a tenté de rétablir la continuité d’une vie. Cette approche fait surgir des impossibilités, et sans doute aussi des évidences, même si aucune trace historique ne les corrobore.

Quelle part de Thierry Crouzet as-tu mis dans Ératosthène en particulier dans la lutte contre les dogmatismes ?

On sait qu’Ératosthène s’est opposé à tous les philosophes de son temps, on a le souvenir de disputes, de pamphlets, de moqueries à son égard. Tout ce bruit a survécu à ses œuvres, c’est assez étonnant. Il fallait bien qu’il ait une position particulière, loin de toutes les écoles. Il a d’ailleurs été critiqué pour son éclectisme, sa versatilité, sa façon de toucher à tout… et souvent avec génie, quand on regarde selon notre perspective.

J’ai découvert sa posture de généraliste, et en la découvrant j’ai compris que c’était la seule manière de vivre heureux quand tout se transforme, c’est-à-dire aujourd’hui même. C’est dans les moments où j’ai mis de côté Ératosthène que j’ai écrit Le peuple des connecteurs et tous mes autres livres. C’était une façon pour moi de traduire en langage contemporain ce qu’Ératosthène m’avait appris. Je lui dois ce que je suis devenu, en grande partie. Je ne me serais jamais déclaré expert de rien avant d’avoir passé du temps avec lui.

Google est-il le chef de la nouvelle bibliothèque mondiale ?

D’une certaine façon puisqu’il en définit les tables, les index, qu’il décide ce qui est vu ou ne l’est pas. C’est très préoccupant. Quand un acteur gagne autant de pouvoir, le dogmatisme ne peut que ressurgir.

La Terre peut-elle redevenir plate ?

Pour les Grecs, le monde de plat est devenu sphérique, avant de redevenir plat. Aujourd’hui, quand nous traçons notre organisation sociale, nous découvrons un réseau, mais les tentations totalitaires sont nombreuses pour lui redonner sa forme ancestrale de pyramide, avec au passage beaucoup moins de liberté pour les individus. Les régressions sont toujours possibles. Mon roman est une sorte de mise en garde.

Editorial reviews (1 review)


Unwalkers : Eratosthène (August 29, 2014)

Sacré pari, pour un auteur qui ne se cantonne pas dans un genre.