La relative stabilisation du document produite par l’imprimerie aurait disparu avec les réseaux numériques.

Vu, lu, su

Comment expliquer que l’extraordinaire développement du Web, réputé être un espace de liberté et de création, soit aussi un terreau fertile pour des multinationales per-çues comme une menace pour ces mêmes valeurs ? Les tentatives de réponse ne manquent pas, car l’histoire du Web s’écrit et se discute en temps réel. Mais cette transparence, en phase avec son objet, interdit le recul et mésestime certains déterminants structurels. Entretien avec Jean-Michel Salaün, auteur Vu, lu, su paru aux éditions La découverte.

Le web, est-ce une bibliothèque dématérialisée avec quelques fonctions supplémentaires ?

Oui et non. Dans l’esprit de son inventeur T Berners-Lee, le Web était bien un super système documentaire reliant les documents ensemble et la mise au point rapide des moteurs de recherche, permettant de répondre aux requêtes des internautes l’a conforté dans cette idée. Mais par la suite, deux évolutions majeures contribuent à en faire un modèle original, l’une issue de l’informatique et initiée par T Berners-Lee, lui-même, et ses collègues du W3C (le Web des données, qui transforme la notion même de document) et l’autre plus communicationnelle, issue de la dynamique industrielle, ( le Web 2.0, la valeur créée par les échanges entre les internautes).

Le Web est à la fois un enfant des médias qui l’ont précédé, reprenant des caractéristiques du modèle de la bibliothèque et aussi de celui de la radio-télévision, et en même temps le résultat d’un renversement du raisonnement documentaire où le document est de moins en moins construit par le producteur et de plus en plus reconstruit, consciemment ou non, par l’internaute.

L’imprimé sera-t-il une parenthèse dans la production du document ?

Cette notion de « parenthèse Gutenberg » a été suggérée par un chercheur Danois Thomas Pettitt (ici). Lui et bien d’autres ont remarqué, en effet, une parenté entre les pratiques de lecture-écriture du Moyen-Âge et celles qui sont apparues sur le Web (copie, partage, remix, commentaires, etc.). La relative stabilisation du document produite par l’imprimerie aurait disparu avec les réseaux numériques.

Je serai plus nuancé car la stabilité documentaire ne résulte pas uniquement des techniques de composition et reproduction. En réalité comme l’a montré R. Darnton, il n’y a jamais eu de véritable stabilité dans l’histoire (ici) et, inversement, l’évolution des techniques d’imprimerie, jusqu’aux imprimantes d’aujourd’hui, montre une adaptation progressive et très spectaculaire à la personnalisation des tirages.

Néanmoins, cette idée de « parenthèse Gutenberg » a pour moi la vertu de montrer que les bibliothèques ne sont ni un simple dernier maillon d’une chaîne du livre, ni un modèle marginal dans l’économie du document, mais bien des médias à part entière, qui préexistaient avant l’invention de l’imprimerie et qui n’ont pas arrêté de se développer depuis en s’adaptant aux évolutions techniques et sociétales. Le modèle bibliothéconomique est beaucoup plus ancien que celui des médias modernes, édition comprise. Sa longévité montre sa robustesse et on ne peut analyser lucidement le Web sans le comprendre et y faire référence.

Le roman est-il un document ?

Il faut s’entendre sur le mot « document ». Dans le monde de l’édition ou celui de l’audiovisuel, le terme est employé pratiquement comme antonyme de fiction. Dans cette acception, le roman n’est alors pas un document.

Mais ce n’est pas dans ce sens que j’emploie le mot. Dans mon livre, le terme « document » est issu d’une longue maturation démarrée au Moyen-Äge et qui s’est fixé au 19e siècle. Pour le dire vite, le roman est un document au sens où il témoigne de la pensée ou l’imagination d’un auteur grâce à un artefact qui sera approprié par un lecteur dans un autre contexte et grâce à un contrat de lecture qui autorise cette appropriation.

Pour prendre un cas limite, le dernier livre de L Boltanski, pour ce que j’ai pu entre-apercevoir au travers d’un compte-rendu, me parait tout à fait illustratif du rôle du roman comme document. Pour Boltanski, les romans policiers dévoilent par la construction de leur histoire l’organisation des régulations d’une société donnée, en l’occurrence la société libérale (ici). La plupart du temps, un lecteur de roman ne fait pas ce travail d’analyse et se contente de se laisser porter par l’histoire imaginée par son auteur. Néanmoins, il consulte un artefact et lui donne un sens par l’interprétation de l’inscription qu’il contient réalisée dans un autre temps et un autre lieu. Ainsi, il redonne vie à un évènement passé, l’imagination de l’histoire par l’auteur, grâce à un contrat de lecture partagé entre lui et l’auteur. De ce point de vue, le roman est analogue à n’importe quel autre type de document.

Les algorithmes vont-ils remplacer le travail d’indexation et de médiation effectué par les humains ?

Les algorithmes démultiplient et transforment l’indexation et la médiation humaines et ainsi les déplacent. Les moteurs d’un côté, les langages du Web des données de l’autre ouvrent la voie à un traitement des textes inédits qui peuvent être non seulement retrouvés, mais encore parfois reconstruits en fonction des requêtes ou de la navigation de l’internaute. Néanmoins, l’intervention humaine est toujours présente dans l’affinement ou la correction de l’effet des algorithmes, soit pour de bonnes raisons (meilleur résultat), soit pour de mauvaises (tentative d’orientation).

L’humain se retrouve aussi en amont et en aval : on indexe au moment de la production des documents, et les internautes pourront aussi poser des mots clés ou des avis sur les documents qu’ils ont consultés.

Concernant la médiation, je crois qu’on a vu apparaître sur le Web de nouveaux intermédiaires, que j’ai appelés des hérauts, qui relaient sur Facebook, les blogs, Twitter ou même en écrivant sur Wikipédia etc. les documents qu’ils ont repéré et qui leur semblent importants. Il y a du journaliste et du documentaliste dans ce héraut, mais la fonction n’est pas encore stabilisée, même si elle s’affirme de plus en plus.

Ainsi parallèlement à une autonomisation de l’internaute facilitée par les machines, de nouveaux intermédiaires sont apparus et le travail des anciens s’est déplacé.

Ne peut-on pas considérer qu’à terme Google sera en mesure d’exploiter les trois créneaux machine/texte/réseau de l’économie du web ?

Des trois firmes, Apple, Google et Facebook, la seconde est peut-être celle qui a, en effet, cherché le plus à couvrir les trois dimensions (Vu, Lu, Su). Centrée sur le texte, elle est venue sur le terrain de Apple avec Android, son système d’exploitation sur les téléphones 3G et les tablettes ou encore le navigateur Chrome et, après plusieurs tentatives infructueuses, sur celui de Facebook avec Google +. Ce faisant, elle n’est néanmoins pas sortie de son modèle d’affaires basé sur la publicité.

Mais on peut aussi dire que Apple avec le iPhone ou le iPad tente de contrôler les trois facettes sans changer son modèle de revenus. Le iPhone est un objet au design attachant avec lequel on peut rechercher des informations sur le Web et discuter avec toutes nos relations. C’est sans doute une modalité forte du néodocument qui s’invente sous nos yeux.

Facebook est une firme encore trop jeune pour analyser sa diversification. On peut penser que si son succès se confirme elle tentera aussi de prendre une place dominante sur l’accès au texte et sur les appareils de lecture.

Une position forte sur les trois dimensions est la condition de la réussite.

Dans le combat qui oppose les trois géants – Apple, Google et Facebook – , vous déclarez que le contenu rapporte moins que la forme. N’est-ce pas un problème à terme ?

Apple qui privilégie la forme dans sa stratégie industrielle est en effet beaucoup plus rentable, quel que soit l’indicateur que l’on prenne (CA, bénéfice, ratio), que Google dont le savoir-faire est d’abord basé sur la recherche de contenu. Mais paradoxalement, Apple contrairement à Google rémunère les contenus, même si cela reste marginal dans son activité.

Globalement, le Web en détachant le contenu de la forme, suivant en cela la voie initiée par l’audiovisuel, rend plus difficile la rémunération du contenu puisque celui-ci est un bien non-rival, c’est-à-dire infiniment partageable. D’où les crispations actuelles sur le droit d’auteur, qui a justement été inventé pour éviter le partage non contrôlé de contenu.

Mais il s’est installé un dialogue de sourds entre « les ayant-droits » qui apparaissent comme des rentiers soucieux d’étendre à l’infini leurs prérogatives et les tenants d’un Web ouvert, souvent peu conscients qu’ils font aussi le lit d’un oligopole récupérant à son profit la valeur d’attention créée par les contenus, ou simplement complices par opportunisme.

A l’évidence, le droit d’auteur ne suffit plus à réguler un secteur, dont des pans entiers relèvent d’une autre logique mais l’accès libre n’est pas une alternative économiquement viable pour les contenus. Une réflexion s’amorce sur la notion de bien commun. Il faudra sans doute encore du temps pour qu’elle mûrisse. Les bibliothécaires dont le modèle relève de cette même logique, ou aujourd’hui les architectes de l’information, devraient être à la pointe de ces réflexions.

Entre “manipuler les mots pas les personnes” et “les techniques du web documentaire servent à indexer les individus”, il y a une frontière qui a été franchie par les monstres du secteur qui fait très peur.  Est-ce ringard de dire “je ne suis pas une donnée à exploiter ?”

Les techniques de personnalisation et de traçabilité peuvent faire le pire, comme le meilleur. Le pire c’est le contrôle social à des fins politiques ou commerciales, l’asymétrie de l’information. Vous êtes surveillés, orientés sans le savoir. Ces techniques sont déjà largement en place et pas seulement sur le Web, même si la CNIL veille avec ses petits moyens. Le meilleur, c’est l’affinement des services correspondant au plus prêt aux besoins individuels ou collectifs grâce aux possibilités de calculs autour des navigations sur le Web. Je crois que l’indexation des individus est inhérente au modèle même du Web.

C’est là où le modèle du Web et celui de la bibliothèque se séparent. A moins de considérer que le Web dans son entièreté n’est qu’une immense bibliothèque et donc, entre autres, le financer entièrement par l’amont, il faut trouver d’autres modalités de rémunération dont on voit qu’elles passent par la personnalisation des services, soit pour une vente directe, soit pour une publicité ciblée.

Alors, quitte à être provocateur je dirais oui, à moins de vivre déconnecté, je crois que c’est un peu ringard de dire « je ne suis pas une donnée à exploiter ». Il est d’ailleurs révélateur que R. Stallman, défenseur opiniâtre d’un Web ouvert, ait pris le livre imprimé, c’est-à-dire de fait la déconnexion, comme représentatif de la liberté de lire (ici). La question est plutôt le niveau de prix à payer en liberté pour le gain en service. Le problème est qu’aujourd’hui la question est rarement posée en ces termes. Là aussi, il y a une déontologie à construire sur la transparence de la récolte de données individuelles.

Pourquoi publiez-vous ce texte aux éditions de La Découverte ?

On peut diviser la question en deux. 1) Pourquoi publier un livre chez un éditeur traditionnel sur un sujet pareil ? 2) Pourquoi cet éditeur là ?

1) Je crois encore au rôle de l’éditeur traditionnel. L’écriture d’un livre n’a pas la même temporalité que l’écriture sur le Web. L’interaction y est aussi différente. Pour une œuvre plus réfléchie dans son fond, comme dans la forme, le dialogue avec un éditeur et son équipe, qui ont l’expérience de ce type de publication, a été pour moi très utile. Dès lors, il s’agit pour moi de jouer le jeu jusqu’au bout et de ne pas cracher dans la soupe. J’ai fait appel à un éditeur auquel je fais confiance. A lui de régler ses problèmes de diffusion sur papier et sur le Web. Je constate d’ailleurs que bien de mes collègues analystes du Web publient des livres chez les éditeurs traditionnels, même quand ils en critiquent les choix stratégiques.

2) La Découverte n’est pas n’importe quel éditeur. C’est le successeur de Maspero ce qui n’est pas pour moi indifférent. J’apprécie sa ligne éditoriale. Et enfin, il m’est arrivé il y a quelques années d’avoir l’occasion de réfléchir avec son directeur François Gèze à l’avenir de l’édition électronique. Réflexion au cours de laquelle nous avons l’un et l’autre constaté que la situation était plus complexe que les jugements à l’emporte-pièce que l’on lit ici ou là, tant du côté éditeurs que du côté Web. Cela créé des liens.