Docteur Fabrice ou Mister Colin ?


Fabrice Colin

Fabrice Colin

Blue Jay Way

Quand un des auteurs les plus doués de sa génération est publié par les éditions Sonatine, il est difficile de rester indiférent. Pour réaliser cette interview, nous avons proposé à g@rp fidèle relecteur de Fabrice Colin de poser des questions à l’auteur de Blue Jay Way.

Lorsqu’on passe de l’écriture pour jeunes adultes à celle d’un thriller comme Blue Jay Way, qui est au clavier : Docteur Fabrice ou Mister Colin ?

Je porte assurément deux masques : celui de l’auteur pour ados, friand de merveilleux et de structures narratives linéaires, et celui de l’auteur estampillé “explicit content”, explorant, parfois jusqu’à l’obsession, des thématiques plus personnelles et universelles : folie, mensonge, fin du monde, etc.

Certains passages de Blue Jay Way sont crus et violents : lors de l’écriture, t’es-tu autocensuré ?

Pour quoi faire ? Il y a simplement une scène assez violente à la fin dont – suite à une discussion avec l’éditeur – j’ai réduit la longueur parce que, paradoxalement, elle perdait de son impact en s’étirant. Mais c’était une question technique, pas morale.

L’intrigue de BJW est machiavélique, à plus d’un titre. Quand on voit/lit le résultat, on imagine qu’il est facile de se perdre en bâtissant un tel roman. As-tu été tenté d’abandonner ou t’es-tu cramponné à un plan d’une rigueur implacable ?

J’avais un plan dès le départ et il faisait plus de 40 000 signes. Il n’y avait donc aucun risque que je m’égare en chemin. Le seul péril susceptible de menacer l’écrivain structural, c’est l’absence d’envie ou d’énergie – un problème qui ne m’a jamais menacé durant l’écriture de ce roman-ci.

Ryan Gordon : “jeune gosse de riche paumé qui s’était mal remis d’une expérience de téléréalité désastreuse, et qui entretenait avec son père des relations conflictuelles”. Cette émission s’appelle “The Looking Glass”. Dans la villa de son père, Blue Jay Way (titre d’une chanson des Beatles), cela se passe aussi mal si ce n’est plus. Blue Jay Way et ses caméras n’est-elle pas une autre émission de télé réalité, un miroir face à un autre miroir ?

Oui, sans doute, mais je répugnerais à m’avancer plus loin dans l’analyse. J’écris de façon intuitive : des histoires étranges dont le sens, généralement, m’échappe. Charge au lecteur de plaquer sa grille d’analyse personnelle sur ce qui n’est, en ce qui me concerne, qu’un vaste bouillonnement créatif.

Entre autres guest stars, lors d’une soirée mémorable, défilent James Ellroy, Marilyn Manson, Sean Penn, Bruce Willis, etc. As-tu épluché des tonnes de Voici, Gala et consorts pour te documenter ?

J’ai simplement regardé ce qui se passait à Los Angeles en 2005 – qui en était où, qui chantait quoi, qui s’apprêtait à divorcer de qui, ce genre. Ce qui est effrayant, c’est de constater avec quelle attention maladive notre société scrute les monstres qu’elle a elle-même engendrés. Vous ne pouvez plus fumer un joint ou effleurer la main de quelqu’un sans que cinq cent millions de personnes soient immédiatement au courant, alors même que ça ne les intéresse pas. On meurt facilement de cette attention-là.

Toujours à propos de cette soirée, on y croise James Frey (une courte scène : un auto clin d’œil ?), dont tu as chroniqué le roman L.A Story pour Fluctuat. Or Blue Jay Way se passe précisément à L.A qui apparaît comme un autre personnage important du roman. Cette lecture t’a-t-elle aidé ou aurais-tu été à ce point marqué par cette ville ?

J’ai beaucoup aimé L.A. Story en effet, qui donnait en quelque sorte une voix à mes obsessions, colorait mes rêves bizarres et les rendait vicieusement réels. Je pense qu’on ne peut qu’adorer ou détester Los Angeles – de préférence les deux à la fois, ou alternativement : c’est une ville qui ne supporte pas la tiédeur.

Violence, drogue, sexe, désœuvrement, mais en même temps on cite des classiques littéraires comme on se passe un joint. La villa Blue Jay Way baigne dans une atmosphère de Loft, de Secret Story : tous, y compris ceux qui semblent les plus, disons, équilibrés, paraissent dissimuler une part d’ombre. Plus loin, un des personnages dit “les Tongva étaient comme nous, saisis par l’horreur du vide, prêts à tout pour ne plus se sentir seuls. Telle est l’âme de cette ville.” L’âme de cette ville, ou l’âme de ce siècle ?

La condition humaine en général, il me semble : la peur d’être seul, la pire de toutes. La thanatophobie ont nous souffrons n’est rien d’autre que ça – la crainte de la solitude, une peur chronique du vide que l’on combat en créant des vides plus béants encore. Quand on en prend conscience de ça, on se donne des chances de vivre mieux, avec les autres et non contre. C’est exactement ce que ne font pas les personnages.

Brian Evenson : un homme libéré qui avait toujours des fables terrifiantes à partager avec lequel Julien a passé des soirées drôles et merveilleuses à disserter sur les mérites de David Foster Wallace tout en dégustant du cabernet-sauvignon. Ensuite, “ce psychopathe de Richard Powers” dans la bouche de Randal, agent de Carolyn Gerritsen ; James Frey, que Julien croise lors de la soirée à Blue Jay Way, etc, etc.
Là, on se dit qu’il que la part d’autobiographie est beaucoup plus importante dans Blue Jay Way que ce que tu sous-entends, quoi qu’en dise l’incipit – même s’il semble n’être là que pour mieux semer le trouble.
Et puis, ce passage :
“Je voulais parler de cette sempiternelle rengaine sur le rapport réalité/fiction au sein de son œuvre : qu’est-ce qui était vrai, qu’est-ce qui ne l’était pas, pourquoi brouiller les pistes sans cesse. Je n’ai pas fait d’efforts pour formuler ça de façon plus intelligible.”
“Ce qu’il faudrait se demander, a commencé Carolyn, c’est ce qui sort grandi de cette confusion : la réalité ou la fiction ?”
Je ne vais pas faire d’efforts non plus : simplement te retourner ces questions.

Au départ, le narrateur devait porter mon nom. Il devait être moi sans l’être. On s’est dit que ça allait brouiller le message, qu’il n’y avait pas besoin d’aller jusque là. Démêler le vrai du faux, en 2012, demande des efforts que plus grand-monde n’est prêt à accomplir, simplement parce qu’on ne sait pas très bien à quoi ça servirait, en quoi ça rendrait nos vies plus amusantes et confortables. Alors on plonge – comme la fille de la couverture, comme le personnage du début – on plonge et on ne sait vraiment pas vers quoi.

Editorial reviews (6 reviews)


Hollywood au bord du précipice.

L'Express : Blue Jay Way (June 13, 2012)

Entremêlant les problématiques de l'adoption et de la perte du père, des jumeaux séparés à la naissance et de la psychose de l'enfant, Fabrice Colin réussit un coup de maître.

On retrouve, dans le présent roman, tout ce qui fait l'attrait de ses livres, à savoir, une écriture rigoureuse, fluide, énergique, des dialogues efficaces, un sens singulier du récit et l'envie de raconter de belles histoires.