Courage, triomphe, rédemption


Nic Pizzolatto

Nic Pizzolatto

Galveston

Nic Pizzolatto est né à La Nouvelle-Orléans et il a grandi en Louisiane, au bord du golfe. Ses textes de fiction ont paru dans The Atlantic, The Oxford American, Poughshares, The Missouri Review, Best American Mystery Stories, ainsi que dans plusieurs autres revues. Entretien avec un auteur à suivre.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman ?

Avant d’écrire Galveston, j’ai passé deux années à travailler sur un premier roman effroyable qui devait être publié en 2009. Lorsque je l’ai eu terminé, j’ai décidé d’en interdire la publication afin qu’il ne voie surtout jamais la lumière du jour. J’en ai gardé la désespérante sensation d’avoir perdu un temps précieux.

Au même moment, ma femme tomba enceinte et l’économie s’effondra, pendant qu’un funeste diagnostic était annoncé au monde de l’édition. Ainsi, les perspectives réservées à ma nouvelle vocation restaient bien sombres et j’avais le dos au mur. Et c’est tant mieux, puisque cela m’a permis de me questionner et de déterminer ce que je voulais vraiment faire de mon écriture.

À l’époque, j’étais professeur de littérature et méprisais l’université. J’ai vraiment adoré enseigner, mais la vie d’un professeur d’université américaine dans les matières culturelles est un marché de dupes, et je n’ai jamais pu supporter le manque d’éthique et la pédanterie de mes collègues.

Quand un auteur intervient également à l’université, une bulle peut se former autour d’eux et séparer l’écrivain du monde réel et du lectorat qu’il aimerait conquérir. J’ai trouvé la vie à l’université désagréablement hermétique, sans conséquence ou enjeux et je dois admettre qu’à un certain moment, il m’a semblé que mes ambitions n’étaient plus jamais les miennes mais celles qu’un auteur devait avoir (être un “professeur”, enseigner les techniques d’écriture en ateliers…). Ainsi, lorsque j’ai détruit le premier roman et entrepris une nouvelle tentative, au lieu de me plier aux désirs et références des autres, j’ai cherché en moi le type d’histoire que je désirais raconter, le type de personnages dont je voulais parler et les obsessions dont je souhaitais parler… L’ambiance apocalyptique du monde de la littérature à cette époque m’autorisait à n’écouter aucune voix ou opinion sinon les miennes. Six mois plus tard, la première ébauche de Galveston était écrite.

A-t-il été difficile de trouver le bon équilibre entre les deux protagonistes “adultes” ?

L’équilibre de la structure de base ne fut pas très difficile à obtenir, c’est un livre pragmatique dont la construction reste simple en respectant le sens des mots. Il faut simplement savoir faire comprendre ce qui devait être dit. Le plus difficile est de donner de la densité aux héros, de bien décrire leur solitude, leur désespoir, leurs hantises.

Mes personnages m’ont ramené dans des endroits où je ne m’autorise pas souvent à me rendre et je me suis parfois retrouvé abasourdi, avec les larmes aux yeux, en raison de ce que je ressentais à leur place. Un peu comme un acteur interprétant un rôle poignant.

On pourrait écrire que vous avez composé un roman d’ambiance avec un mariage très savant de sensations contradictoires : noir, très noir avec du sang et des larmes, amer comme la trahison, et entêtant avec cette attirance pour la jeune femme et cette envie de bien faire du narrateur-tueur…
Il me semble que vous avez aussi travaillé sur les rythmes avec quelques moments d’accalmie entre deux tempêtes.
Un roman, cela se construit-il comme un cocktail ?

Mon intention première était d’utiliser la force de l’intrigue pour démarrer puis entraîner l’histoire, mais cette force a poussé l’histoire vers des terres inconnues, où des éléments de tragédie sont apparus : courage, triomphe, rédemption. Pour moi, le livre commence par une explosion, puis s’organise autour d’une idylle avant que la vague, lentement amoncelée, ne détruise tout. Les héros et l’écriture restent mes soucis principaux, mais j’aime vraiment avoir une bonne intrigue. On m’a longtemps enseigné qu’il fallait se méfier de l’action, entité bidon, qui trahit et biaise l’art littéraire. C’est bien sûr absolument idiot, un des derniers restes inutiles du soi-disant modernisme. La vérité est que la vie se décompose parfaitement en histoires si nous choisissons de la voir sous cet angle, et la narration est l’un des instincts humains les plus fondamentaux qui existent. Les peintures rupestres racontent des histoires. Si on demande a un inconnu de raconter l’histoire de sa vie, il va s’arranger pour qu’elle contienne des hauts et des bas, qu’elle donne une impression d’unité et aboutisse à une conclusion. Je peux prendre ma vie comme exemple : elle suit effectivement une intrigue et comporte plusieurs personnages clairement identifiables. Les passages orageux du roman expriment probablement ma volonté d’entrer dans l’action plutôt que d’avoir des personnages qui y vagabondent avec leurs émotions.

D’une certaine manière, le rythme reflète ma propre expérience de la vie, et peut-être mes goûts musicaux. Comme tous les humains, j’apprécie le calme, mais il n’existe pas sans la tempête et je suis saisi par les mouvements violents, inattendus et inévitables, en littérature comme en musique. Billy Joe Shaver et Jimmy Hendrix ont tous deux participé à l’élaboration de ce roman et certains de leurs morceaux en ont contaminé la structure. Je suis italien du Sud profond des États-Unis, j’aime la passion, j’aime entendre la musique enfler et j’aime savoir que tout peut arriver.

Absolument rien ne doit être fait comme on prépare les cocktails… à part les cocktails ! Mais je vois ce que vous voulez dire : il est raisonnable de penser que la combinaison d’éléments agréables devrait nous plaire davantage que chacun pris individuellement. Mais les ingrédients d’un plat ou d’un cocktail peuvent s’opposer au lieu de se compléter, et vous pouvez finir par gâcher toute la recette.

Il me semble que le montage d’une histoire est un peu plus naturelle. En tant que professeur de littérature enseignant la technique, j’ai dû codifier et justifier mes choix. Dorénavant, j’écris davantage comme on compose un morceau de musique – tous mes principes ont été intériorisés et j’opère par instinct. Je recherche une émotion intense et tiens à donner aux événements une authenticité viscérale et sensorielle. Je veux une histoire qui met en valeur l’importance de la vie. À ces préoccupations principales s’ajoutent mes obsessions habituelles : le temps, les souvenirs, le sexe, les femmes, la mort. Mélangées et assaisonnées pour donner du goût, comme il se doit.

Pensez-vous au lecteur quand vous écrivez ?

Le seul lecteur que j’ai constamment en tête est une version de moi-même. Le lecteur en moi, sans l’écrivain. Très probablement comme la plupart les écrivains j’écris pour moi, en pensant que mon goût est irréprochable et que si cela me plaît, d’autres seront sûrement séduits. Je ne connais aucune autre manière d’écrire.

Quels sont vos auteurs de prédilection ?

Mes préférés de toujours sont incontestablement Dostoïevsky, Faulkner, Melville, Hammett, Lovecraft, Greene, Cesare Pavese, Bowles et Munro. Je suis un grand admirateur de Jim Harrison et je pense que Denis Johnson est l’un des plus grands écrivains américains des cinquantes dernières années, un authentique visionnaire. Son œuvre est l’une des plus grandes visions spirituelles de notre temps. Je vois en lui un Blake moderne. J’apprécie énormément Robert Stone mais aussi des auteurs dramatiques comme Martin McDonagh, Sarah Ruhl et Tracy Letts.

Faulkner, en particulier, a représenté énormément pour moi. Il fut le premier écrivain “littéraire” que je découvris, venant d’un endroit où l’on se méfiait des livres et de l’éducation. Je me souviens d’avoir lu Absalom, Absalom à 19 ans et de m’être dit : « Oui, c’est exactement ça. Il a raison. » Et d’avoir senti que je n’étais plus seul avec mes pensées et mes sentiments maladifs, cette sensation d’être hanté par mes origines.

Qu’avez-vous vécu pour décrire si efficacement violence et détresse ?

J’ai grandi dans une région rurale très isolée et très pauvre du sud de la Louisiane, au bord du Golfe. C’est une région d’une incroyable ignorance où la violence ordinaire sert de langage commun. Je suis de Lake Charles, qu’un de mes amis a décrit comme « le meilleur endroit de la côte pour recevoir des coups de pieds au cul ». Beaucoup de pauvres, de gens stupides, beaucoup d’alcool, de bagarres et de tricheries. Un tas de fanatiques religieux et d’illettrés aussi. Un endroit très dur, où l’on grandit en se battant.

Au-delà de ça, j’ai vécu un certain nombre d’expériences dont je n’ai pas très envie de parler, et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles j’écris. J’ai quitté la maison à 17 ans et me suis toujours débrouillé seul depuis. Je ne parle pas à mes parents, ni ne retourne à Lake Charles et il y a un certain nombre de traumas liés à cela, essentiellement des traumatismes physiques.

Notre maison était très isolée, loin de la ville, nous n’avions pas de livres ni un quelconque autre matériel culturel, et le plus souvent je passais mon temps libre dans les bois, à me balader dans la nature, où un peu d’attention suffit pour voir que le “goût du sang” nous concerne tous. Ce que j’essaie peut-être de dire, c’est qu’à l’opposé de régions plus libérales et intellectuelles de mon pays, cette région vous présentait la violence comme une rhétorique légitime et comme un élément de la vie de tous les jours, ainsi que le disaient les Cajuns (Creoles français).

D’où je viens, la plupart des gens considéraient la violence comme un moyen de communication efficace.

Quant à la détresse, c’est probablement un effet de la pauvreté. En Amérique, la pauvreté amplifie l’habituelle crainte existentielle que l’on ressent tous. Ici, si vous êtes pauvre, vous mourez. Ou vous tombez dans la criminalité. La plupart des crimes en Amérique me semblent être une sorte de lutte des classes, de la même manière que la Première guerre Mondiale fut, pour moi, une lutte des classes, les classes supérieures envoyant les inférieures au massacre. Une fois que vous avez compris cela, il est clair que tout le monde ne va pas obéir aux ordres.

Comment diable vous débrouillez-vous pour écrire si bien ?

Question de principes. C’est une question très flatteuse, y répondre plus longuement serait pure vanité.

Merci beaucoup de vos excellentes questions.

Bien à vous.

Nic

Editorial reviews (5 reviews)


Grâce à une narration fluide et stylée, on suit avec passion leurs fiévreuses mésaventures. Excellent roman noir.

Galveston de Nic Pizzolatto signe un roman façon road movie qui met en scène trois personnages meurtris dans les paysages désolés du golfe du Mexique.

Le Figaro : Retour de l'enfer (October 27, 2011)

LA CHRONIQUE d'Éric Neuhoff - Galveston de Nic Pizzolatto.