L'écriture du polar est venue naturellement, après quinze ans passés à filmer et à engranger des histoires

Arab jazz

Foisonnant, pétri de sons, de musiques et de parfums, Arab Jazz, est le premier roman de Karim Miské.

N’y a-t-il pas de nombreuses similitudes entre le cinéma documentaire et polar ?

Il y a pour moi une nette parenté entre ces deux manières d’aborder la société. La recherche d’une mise à nu, d’une vérité un peu âpre, pas toujours agréable à contempler. Pour moi, il s’agit d’une boucle : j’ai découvert le polar à l’âge de treize ans chez le bouquiniste de mon quartier et ces lectures adolescentes (Mc Coy, Chandler, Hammett, Chase…) ont façonné mon regard sur le monde. Lorsque plus tard, à l’âge adulte, je suis devenu réalisateur de documentaires, ma manière d’aborder ce genre était fortement marquée par cette expérience du polar qui m’avait laissé un désir de mettre en pleine lumière ce qu’habituellement on préfère ne pas voir. Mais le documentaire à ses limites, notamment car il faut protéger l’intimité des personnes que l’on filme. L’écriture du polar est donc venue naturellement, après quinze ans passés à filmer et à engranger des histoires. Comme une évidence, un prolongement nécessaire, l’accomplissement d’une promesse de jeunesse.

Au début du roman, vous « massacrez » l’orthographe de Connelly et de Coben, bien sûr au profit de l’histoire. Avez-vous un compte à régler avec le thriller ?

Ahmed va jusqu’à confondre Harlan Coben avec Kurt Cobain, car dans l’état de flottement, le rapport distancié aux choses et au monde qui est le sien, tout se vaut. Ou presque. Dans Arab Jazz, je n’emploie pas le mot thriller, préférant parler de littérature industrielle anglo-américaine. Une littérature dont je me suis également nourri par périodes (quoi que de manière nettement moins systématique qu’Ahmed.) Il n’y a rien de mieux lorsqu’on ressent le besoin de s’oublier, disparaître. C’est une addiction plus légère que les drogues dures, l’alcool, le junk food ou les écrans. Ces lectures m’ont marqué, elles se retrouvent certainement quelque part dans ce que j’écris. Cela ne m’empêche pas de faire la différence avec Ellroy, Tosches ou Manchette, entre autre auteurs qui savent nous faire plonger dans leur univers sans céder au formatage.

Dès la première rencontre entre Ahmed et Rachel, le lecteur sent que ce polar sera différent, avec une deuxième dimension dédiée aux rêves, aux fantasmes. Pourriez-vous nous dire en quelques mots ce que vous avez recherché à produire comme effet ?

Ça s’est imposé à moi au début de l’écriture : dès qu’un personnage commençait à bouger, à parler, il le faisait avec son histoire, son univers intérieur, ses désirs et ses regrets, ses hontes parfois. Et ils ont commencé à communiquer entre eux par des voies souterraines, non verbales. Je n’ai pas consciemment cherché à produire un effet, je les ai juste suivis en pensant que la vérité de cette histoire résidait quelque part dans cet espace particulier qui, maintenant que vous m’y faites penser, n’est pas sans parenté avec celui qui unit les personnages d’Ubik de Philip K. Dick. Si ce n’est que dans Arab Jazz, ils sont vivants.

Les hommes n’ont pas forcément le beau rôle dans ce polar. Pourriez-vous écrire un polar en inversant cette donne ?

Je ne dirais pas les choses comme ça. Les femmes semblent plus déterminées qu’eux, plus aguerries – c’est bien sûr le cas de Rachel – mais elles n’ont pas toutes le beau rôle. Susan notamment est pour le moins inquiétante. Et si Ahmed et Jean, pour prendre les principaux personnages masculins, se débattent avec eux-mêmes, c’est aussi parce qu’ils sont hantés, pour des raisons différentes, par l’inquiétante image de leurs mères. Avec le recul, je me dis que Jean et Ahmed incarnent sans doute, chacun à sa manière, une masculinité contemporaine qui refuserait tout autant de dominer que de se soumettre. Au risque de se mettre totalement en retrait, sur le bord de la route, en spectateurs de leur propre existence. Arab Jazz raconte aussi comment ils se débrouillent de ça.
Inverser la donne signifierait alors pour moi prendre un point de vue plus féminin. Aborder en profondeur les tourments intérieurs de Rachel, par exemple. Et la rendre du coup plus fragile à son tour. C’est une piste.

Le 19e que vous mettez en scène est-il tel que vous le décrivez ?

C’est un quartier dans lequel j’ai vécu trois mois au début de l’écriture d’Arab Jazz, et que j’ai ensuite laissé se développer librement au fil des pages. J’ai commencé à écrire après avoir un soir peu avant minuit croisé rue Petit successivement en quelques mètres des profs loubavitchs, des jeunes juifs hassidiques qui faisaient du vélo et jouaient au ballon devant une pizzeria kasher puis un groupe de salafistes noirs et arabes écoutant un prédicateur en pantacourt Nike et kamiss blanche non siglée. Le lendemain je me suis assis devant le clavier de mon ordinateur pour donner naissance à Ahmed d’abord, puis à Laura, Rachel et Jean. Le quartier ensuite s’est recomposé autour d’eux. Il est totalement réel et totalement imaginaire à la fois. C’est un peu comme cette vieille croyance juive et chrétienne de la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste. Il y a un 19e terrestre et un 19e céleste qui se croisent dans Arab Jazz. Mais il s’agit d’un céleste assez particulier dans lequel Paradis et Enfer se partagent le territoire.

Vous avez réalisé plusieurs documentaires sur les musulmans. Pourquoi cet intérêt ?

L’islam fait partie de mon héritage familial, au même titre que l’athéisme et le christianisme, et la question de la religion m’a toujours intéressé. Cet intérêt a rejoint plus d’une fois celui des producteurs avec qui je travaillais.

Vous publiez dans même collection que Fred Vargas qui a aussi une approche poétique du polar. Est-ce que cela a une signification particulière pour vous ?

J’ai découvert Fred Vargas étonnamment tard, sur les conseils d’un ami qui avait lu une première version d’Arab Jazz et trouvait qu’il y avait une certaine parenté entre nos formes de récit et d’écriture. Effectivement, je me suis senti immédiatement en terrain familier. J’apprécie particulièrement la manière dont elle permet au lecteur de trouver un chemin différent, non discursif, dans les méandres de l’esprit du commissaire Adamsberg aussi imprévisibles que des volutes de fumée. Lorsque j’ai cherché un éditeur, je me suis naturellement adressé à Viviane Hamy. Et c’est pour moi un vrai bonheur d’être publié chez elle, aux côtés d’écrivains de la collection chemins nocturnes comme Dominique Sylvain et Antonin Varenne, ainsi que d’auteurs de la collection du Domaine français comme Cécile Coulon. Je cherchais un éditeur qui ait foi en l’écriture, Viviane Hamy est de ce point de vue une vraie croyante.

Editorial reviews (5 reviews)


Télérama : Arab Jazz (June 06, 2012)

Gorgé de sensualité, d'odeurs et de musique, pétri d'onirisme, de légendes et de fantasmes, empreint d'humour, Arab Jazz parvient à esquisser un véritable univers, carrefour cosmopolite et polyphonique de la société.

Après un début où il accumule les références, Karim Miské trouve son rythme et nous offre un polar de très bonne tenue qui mérite amplement le coup d’œil et en appellera, on l’espère, d’autres encore.

Après un début où il accumule les références, Karim Miské trouve son rythme et nous offre un polar de très bonne tenue qui mérite amplement le coup d’œil et en appellera, on l’espère, d’autres encore.