Nous avons tous une personnalité borderline


R. J. Ellory

R. J. Ellory

Les Anges de New York

R. J. Ellory est né en 1965 en Angleterre. Après avoir connu l’orphelinat et la prison, il devient guitariste dans un groupe de rythm’n’blues, avant de se tourner vers la photographie. Après Seul le silence, Vendetta et Les Anonymes, Les Anges de New York est son quatrième roman publié en France par Sonatine Éditions.

Pourquoi cet attrait pour les États-Unis ? Comment choisissez-vous vos sujet ?

J’ai grandi entouré de cette culture américaine. Je regardais Starsky & Hutch, Hawaï police d’état, Kojak, toutes ces choses là. J’adorais l’atmosphère et la diversité culturelle propre à chaque état américain. Les films et la musique auxquelles j’étais exposé dans mon enfance étaient principalement américains. Et la politique me fascinait.

L’Amérique est un pays relativement nouveau comparé à l’Angleterre, et il me semblait qu’il y avait beaucoup plus de couleurs et de vie inhérentes à cette société. Je m’y suis rendu de nombreuses fois maintenant, et je considère qu’en tant qu’étranger il y a de nombreux aspects de cette culture que je peux observer avec le recul d’un spectateur.

La difficulté d’écrire à propos d’un endroit qui nous est familier, c’est qu’on a tendance à arrêter de remarquer les choses. On prend tout pour acquis. Les choses étranges ou intéressantes à propos des gens et des lieux cessent de l’être. Dans cette posture de spectateur vous ne perdez jamais cette perspective, cette manière de voir les choses pour la première fois, et pour moi c’est primordial. De nombreux auteurs s’entendent dire qu’ils doivent parler des choses dont ils sont familiers. Je ne crois pas que ce soit un mal en soi, mais ça limite beaucoup le champs des possibles. Je crois qu’il faut aussi écrire à propos des choses qui vous fascinent. Ainsi, il y a une chance que votre passion et votre enthousiasme pour le sujet abordé transpire au travers de votre prose.

Il faut aussi savoir se poser un challenge à chaque nouveau livre. Aborder de nouveaux sujets, plus variés. Ne pas se laisser emprisonner par une écriture qui suit une même formule. Quelqu’un m’a dit un jour qu’il n’existe que deux types de romans. Ce qu’on lit uniquement à cause d’un mystère à résoudre, et l’on se doit de comprendre ce qu’il s’est passé. Le second type de roman correspond aux livres qu’on lit pour la langue en elle même, la façon dont l’auteur emploie les mots, l’atmosphère et les descriptions. Les grands livres sont ceux qui réalisent les deux choses à la fois. Je ne crois pas que qui que ce soit, dans leur cœur, écrit car c’est un choix raisonnable en tant que profession, ou pour de simples gains matériels. J’aime écrire, et bien que le sujet abordé m’emmène aux USA, il est cependant plus important pour moi d’écrire quelque chose qui transporte le lecteur émotionnellement, voire transforme son point de vue sur des choses de la vie, et en même temps d’essayer d’écrire un livre le mieux possible.

J’écris sur des conspirations politiques, des histoires de meurtres, des relations entre groupes ethniques, d’assassinats politiques, du FBI ou de la CIA, qui n’ont de sens qu’aux USA. Ce type de roman ne pourrait pas se dérouler dans un petit village plein de verdure où on croiserait des Hobbits ! Le simple fait de placer quelqu’un d’ordinaire dans une situation extraordinaire me passionne. La grande majorité d’entre nous n’aurons jamais à faire face à un vol à main armé, un meurtre ou un événement de ce genre. Pour moi, ça a toujours été un challenge de représenter la vraie nature des gens, comment ils réagissent face à la difficulté, et font face aux aspects les plus difficiles de la nature humaine. Un critique m’a un jour dit que je n’écris pas de polar, mais « des drames humains, qui d’une manière ou d’une autre tournent autour d’une histoire de crime », et je crois que c’est la meilleure définition qu’on ait pu donner de ce que j’essaye d’écrire.

Documentez-vous beaucoup avant d’écrire une histoire ?

Non, car je n’ai aucun plan détaillé pour mes livres quand je commence à les écrire. Par contre, c’est particulièrement important que tout ce qui est mentionné est aussi véridique et semblable que possible en ce qui concerne les lieux. Ce qui représente potentiellement beaucoup de travail. Il y a un vieil adage concernant l’écriture, « Ne croulez pas sous le poids de votre savoir », ce qui signifie qu’il ne faut pas enfouir son roman derrière de trop nombreux faits. Je dois prêter attention à m’assurer que les aspects historiques et culturels reflètent bien le lieu et l’époque sans perdre le lecteur. Certains faits sont durs à trouver, d’autres plus faciles, mais j’ai la chance de disposer d’une des plus grandes bibliothèques d’Europe dans ma ville natale, ce qui rend la tâche moins ardue.

Frank se confie à une psychologue. Visiblement, vous appréciez utiliser cette technique narrative du témoignage. Est-ce pour renforcer la véracité du récit ?

Non, pas pour plus de véracité, mais pour ajouter un autre aspect à l’histoire où l’on voit derrière la façade de Frank sa propre représentation de lui même. A travers ces entretiens, j’espère que le lecteur entraperçoit les défaillances et les imperfections de son monde. J’ai toujours été intéressé par la psychologie humaine. Les émotions, les comportements, les points de vue, les raisonnements que les gens peuvent avoir et les conséquences de leurs actions. Un crime peut non seulement être à la base d’un commentaire social assez fort, mais aussi, en plaçant quelqu’un dans une situation difficile ou non usuelle, mais permettre de peindre l’ensemble des émotions humaines. Mes idées viennent de mon quotidien, de mes discussions, de mes rencontres, de mon attention à leurs pensées et leur réactions. Cette notion de « culpabilité » vis à vis de nos actes passés, est une chose naturelle et humaine que nous faisons tous, et c’est une excellente manière de raconter une histoire selon le point de vue émotionnel et psychologique d’un personnage. Je crois que cela provient d’un désir profond de compréhension de la psyché humaine. Nous sommes tous profondément intrigués par ce qui pousse des individus à commettre des choses terribles, de Hitler à Idi Amin en passant par Ted Bundy. Pourquoi est-ce qu’ils se comportent ainsi ? Qu’est-ce qui les rend différents ? Je pense qu’écrire à ce propos est une bonne manière de comprendre leur point de vue, essayer de donner du sens à cette terrible obscurité.

Avez-vous une idée pourquoi nous, lecteurs, aimons tant les personnages borderline ?

Car nous avons tous une personnalité borderline ! Nous faisons tous des erreurs, nous faisons tous des choses de travers, nous avons tous des secrets que nous n’avons pas envie de partager avec le reste du monde. On survit car nous avons raison un petit peu plus d’une fois sur deux. Le type de livre que j’aime le moins, c’est quand le personnage principal a toujours raison, arrive toujours au bon moment et prend toujours la bonne décision. Ce n’est pas un bon reflet de la condition humaine. On aime lire des livres dans lesquels les personnages sont faillibles : ils renfoncent notre foi en l’humanité. Ils nous rappellent que c’est normal d’être fragile, et que l’on arrive malgré tout à traverser des épreuves et survivre.

Au troisième tiers du roman, le suspense devient insoutenable. Etes-vous content du résultat ? 

Disons que dans toute création, on peut toujours revenir en arrière et regarder comment on peut améliorer les choses. Si on écrit quelque chose – il en est sûrement de même pour une peinture ou un film-, et que six mois après on regarde en arrière, et qu’on ne voit rien à reprendre, à améliorer, c’est qu’on ne progresse pas dans son art. N’importe quelle capacité créative ou artistique se doit d’être quelque chose qu’on travaille toute sa vie. Si vous avez écrit un livre que vous considérez comme parfait, alors il est temps d’arrêter l’écriture et de passer à autre chose.

Quand vous écrivez où est le lecteur ?

J’écris pour le lecteur. Je reçois beaucoup de retours, jusqu’à cinquante ou soixante mails par jour, et le point commun de la plupart d’entre eux c’est l’attachement émotionnel. J’ai des gens qui m’écrivent à propos de certains personnages comme s’ils étaient vrais, et c’est ce genre de mail qui transforme ma journée. C’est cet attachement émotionnel qui rend un livre particulier. Si je leeur demande trois mois après ce qu’ils en ont pensé, je m’en fiche qu’ils ne se souviennent pas du nom du livre, des personnages ou même de l’intrigue… ce que je veux qu’ils retiennent c’est le ressenti qu’ils ont eux. C’est à propos de cela que tous ces gens m’écrivent, et c’est un grand plaisir pour moi. Tous les auteurs écrivent pour des lecteurs. S’ils ne le font pas, alors à quoi bon ?

Un auteur de roman policier, doit-il être un peu psychologue ?

C’est quelque chose qui dépend seulement du type de livre que l’auteur a l’intention d’écrire. La meilleure explication de la différence entre fiction et non-fiction, c’est que la non-fiction a principalement pour but de diffuser de l’information, alors que la fiction a pour a pour vocation de procurer des émotions au lecteur. C’est pour cela que je cherche à ne pas me perdre dans les faits et les événements historiques mais à provoquer des émotions fortes, que ce soit de la colère, de la frustration, de l’amour, de la haine, de la sympathie… Les livres dont je me souviens depuis mon enfance, sont les livres qui ont eu un impact émotionnel sur moi, ces livres où j’ai pu m’identifier avec le personnage principal, que ce soit dans une épreuve à passer, où un voyage émotionnel qu’ils font. La première chose que je décide quand je m’embarque dans l’aventure d’un nouveau livre c’est « Quelles émotions est-ce que je souhaite provoquer ? » ou « Quand quelqu’un a terminé ce livre et y repensera dans quelques semaines, qu’est-ce qu’il en aura retenu… quelle impression dois-je provoquer ? ». C’est la clé pour moi. Ce sont les livres qui continueront de m’accompagner, et c’est ce type de livre que je cherche continuellement à écrire. Il y a un million de livres qui sont bien écrits, mais d’une écriture qui peut être mécanique. Ils sont intelligents, la trame de l’histoire comporte de bons retournements de situations, et le dénouement est brillant, mais si on demande aux lecteurs quelques semaines après ce qu’ils en ont pensés ils ont des difficultés à s’en souvenir. Pourquoi ? Car tout cela reste très objectif. Il n’y a aucune implication subjective. Les personnages n’étaient pas très réalistes, ils ne traversent pas des situations réelles ou ils ne réagissent pas comme des gens normaux. En fait, certains des meilleurs livres jamais écrits, ceux qu’on considère à raison comme des classiques, sont des livres avec une histoires très simple, mais une grande richesse émotionnelle. C’est l’émotion ressentie à leur lecture qui les rend mémorable, c’est ce qui les rend spéciaux. Je pense que pour provoquer cette réaction, il faut écrire à propos de personnages crédibles dans des situations difficiles, et c’est pour cela que j’écris du polar. Le polar me permet d’obtenir la palette des couleurs émotionnelles que j’apprécie. Pour créer ses personnages, je pense qu’il faut être un peu psychologue.

Editorial reviews (8 reviews)


Il faut compter avec l'effet de réel saisissant, né d'une extrême précision dans la reconstitution des décors, des faits, des atmosphères. Compter avec la pénétration psychologique impressionnante dont fait preuve, cette fois encore, le romancier britannique...

R. J. Ellory est un grand… Je pourrais arrêter ma chronique ici car cet auteur fait parti, selon moi, des rares qui se suffisent à eux mêmes. Pas besoin de dire que leur nouveau roman est magnifique…

Raté. Totalement raté. Certains auteurs, la plupart en fait, et les meilleurs, montent en puissance de livre en livre. R. J. Ellory, lui, tombe de plus en plus bas.