J’avoue ne pas trop croire à la solitude « par choix »


Emmanuelle Urien

Emmanuelle Urien

C'est plutôt triste, un homme perdu

Après avoir publié son premier roman Tu devrais voir quelqu’un chez Gallimard et plusieurs recueils de nouvelles chez Quadrature, In8 ou encore L’être minuscule, Emmanuelle Urien publie son nouveau recueil C’est plutôt triste, un homme perdu chez Onlit Editions.

Vous avez publié de nombreux recueils de nouvelles et un seul roman. Avez-vous peur du format long ?

Je crois que c’est plutôt mon côté impatient qui m’a tenue longtemps du côté de la nouvelle : l’idée de pouvoir achever rapidement un texte, sans pour autant le bâcler, m’a longtemps séduite. Sans compter qu’au moment où j’ai écrit mes premiers recueils, je disposais de peu de temps libre pour m’adonner à cette activité divinement honteuse qu’est l’écriture (vu que ça ne paye pas, ma bonne dame). Plus tard, quand on m’a demandé de passer au roman, j’ai été tentée de refuser, par crainte de la longueur, peut-être, mais plus sûrement à cause d’un réflexe défensif qui me faisait dire : « Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, à vouloir des romans, comme si c’était le seul genre digne d’être écrit en France ? ». Cela dit, j’ai accepté, parce qu’au fond, j’en avais envie. Pour le changement, pour le défi, et pour explorer un genre nouveau pour moi en écriture. Pour être honnête, au début, j’ai un peu souffert du changement en question, et puis j’ai pris autant de plaisir à écrire Tu devrais voir quelqu’un que mes recueils de nouvelles. Depuis, j’ai écrit un autre roman qui paraîtra en 2013 chez Denoël.

Le titre de votre recueil semble trouver un certain écho dans une de vos dernières nouvelles, où vous écrivez c’est beau, un homme qui se débat, comme ça, tout seul au milieu de l’océan. Conférez-vous à la solitude une forme de grandeur ?

En réalité, le titre de ce recueil est directement pioché dans la nouvelle en question, « Bateau sur l’eau ». Mais la phrase que vous citez lui fait effectivement écho, sous un angle un peu plus ironique. Et donc, pour répondre à votre question, je ne trouve pas que la solitude soit grande ou admirable. Dans mon esprit et mes nouvelles, elle est plutôt synonyme de souffrance et d’égarement, c’est une forme de mort prématurée. Et j’avoue ne pas trop croire à la solitude « par choix »…

Dans la nouvelle « Gaudium », vous utilisez deux points de vue différents et vous situez cette histoire dans le futur. Testez-vous plusieurs points de vue avant de trouver le bon ?

Non, jamais. J’écris comme ça vient, sans savoir au départ qui raconte et où je vais, quitte à me perdre en chemin, parfois définitivement (j’ai de très beaux stocks de nouvelles mortes-nées). Pour « Gaudium », c’est un peu différent : je l’ai écrite pour une commande du CNES où l’on m’imposait de recourir au format du journal. Sur cette base, j’ai décidé d’établir une sorte de dialogue décalé entre deux scientifiques – là encore, sans trop savoir où j’allais.

Vos personnages ne sont jamais entièrement seuls. Pensez-vous que l’on se raccroche toujours ultimement à quelqu’un ou à quelque chose ?

Les personnages de ce recueil sont seuls, humainement parlant. Tout ce qui les accompagne, c’est une souffrance passée dans laquelle ils se sont bancalement construits, ou une folie ignorée, un malaise sournois contre lequel ils ne savent pas toujours lutter. Au final, ce qui s’inscrit par défaut dans leur histoire, c’est l’amour – celui qu’ils n’ont pas reçu ou pas pu donner. Et si l’on choisit de se raccrocher à quelque chose, je pense que c’est à la possibilité de l’amour, sous quelque forme que ce soit.

Vous avez fait vos débuts littéraires chez L’être minuscule, maison d’éditions créée pour ce seul titre par Yann Leclerc. Vous publiez maintenant votre dernier recueil chez Onlit qui est une maison d’éditions uniquement numérique. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours ? Avez-vous un avis sur le numérique ?

Yann Leclerc, grâce lui soit rendue, m’a permis de voir mes textes circuler sous forme de livres, ce qui est essentiel pour un auteur. Après Court, noir, sans sucre, j’ai eu le plaisir de voir Toute humanité mise à part, mon deuxième recueil, publié chez un éditeur belge, Quadrature (qui a d’ailleurs réédité Court, noir, sans sucre quand il a été épuisé chez L’Être minuscule), puis, miracle, un troisième chez Gallimard, La collecte des monstres. Ce passage « dans la cour des grands » a marqué pour moi une étape importante : la carte Gallimard permet d’être pris au sérieux, même si, au fond, c’est juste une question d’image – Gallimard ne fait pas du meilleur travail que d’autres éditeurs moins cotés et d’après mon expérience personnelle, sur le plan relationnel, l’auteur a bien plus à gagner à travailler avec de petits éditeurs sympathiques et motivés… Ensuite, je suis passée au roman (Tu devrais voir quelqu’un), toujours à la NRF. Entre temps, j’ai également publié des nouvelles chez In8 et dans diverses revues, puis un dernier recueil aux éditions D’un noir si bleu en 2011, Tous nos petits morceaux. J’ai également écrit pour la radio et le théâtre.
Aujourd’hui, je mets un pied dans le numérique grâce aux éditions Onlit qui m’ont gentiment sollicitée et à qui j’ai alors proposé ce recueil, C’est plutôt triste, un homme perdu. C’était pour moi l’occasion de voir éditer des nouvelles qui n’auraient pas trouvé leur place en version papier (le recueil est très court), et c’est à mon sens une des qualités du numérique : permettre à des textes hors format (en termes de longueur ou de genre) de sortir des tiroirs et d’être lus. S’il y a un véritable suivi éditorial, comme c’est le cas chez Onlit, la qualité des œuvres numériques n’est pas moindre que celle des ouvrages papier. En outre, ce support ouvre des possibilités nouvelles puisqu’on y verra figurer, à terme, des liens hypertextes, de l’image, de la musique. Le numérique peut permettre aux œuvres multimédia d’exister plus facilement et d’être accessibles grâce au confort des liseuses. Je ne conçois donc pas le numérique comme un ennemi du livre (je continuerai de lire et d’acheter des livres papier, j’aime ces objets et je ne pourrai jamais me passer de leur compagnie) mais comme une extension du domaine de la littérature. Après, il faut voir comment l’économie du livre à proprement parler s’adaptera à l’arrivée du numérique, mais c’est un autre débat…

Pensez-vous que vous pourriez écrire un jour un roman de genre ? Un polar, par exemple ?

Je travaille de façon intermittente un roman de SF sociale… Je vais essayer d’en venir à bout (j’écris lentement), et on en reparle ?